Fadhel Jaïbi termine sa trilogie avec « Rêves » : violence et espoir.
Fadhel Jaïbi a présenté sa nouvelle pièce « Rêves (comédie noire) » sur RTCI, coproduction de Famille Production et Art Distribution au théâtre Le Rio. Ce spectacle, troisième volet d’une trilogie commencée en 2015, aborde les contradictions de la société tunisienne et est destiné à être « porteur d’espoir ».

Le metteur en scène Fadhel Jaïbi a présenté sur RTCI sa nouvelle pièce intitulée « Rêves (comédie noire) », une coproduction de Famille Production et Art Distribution, qui se joue au théâtre Le Rio.
Cette œuvre constitue le troisième volet d’une trilogie débutée en 2015 avec « Violence(s) » et « Peur(s) ». Destinée à transmettre un message « porteur d’espoir », elle examine les contradictions de la société tunisienne.
« Le rêve, c’est vrai que lorsqu’on évoque le rêve, on oublie qu’il englobe à la fois l’espoir et le cauchemar », précise-t-il. Après six représentations complètes, de nouvelles séries sont annoncées pour le Ramadan.
L’intrigue se déroule dans un immeuble en ruines situé en centre-ville, nommé « El Moro », qui fait office de métaphore du pays. Six personnages marginalisés y sont coincés : une vieille comédienne en rupture de banc ayant abandonné sa carrière suite à un accident, une auxiliaire de santé, un concierge, un autiste, un pompiste œuvrant dans les sous-sols, et une journaliste d’investigation révoltée.
« Tous ces exclus de la société sont très peu représentés, très peu défendus et se noient dans la foule », insiste le metteur en scène. Fadhel Jaïbi défend la complexité de ses personnages. « On n’arrive ni à les aimer ni à les détester parce qu’il y a l’apparent et il y a le profond. » La journaliste soutient la cause palestinienne, mais a avorté hors délai ; le concierge éprouve des sentiments pour une Tunisienne noire, mais rencontre des difficultés avec les subsahariens. « Chacun des 12 millions de citoyens tunisiens est, à sa manière, assez ou très original, très particulier, très paradoxal. Quand on gratte un peu la surface, on découvre des traumatismes, des merveilles, et dans merveille il y a des merveilles horribles et des merveilles fantastiques très belles. L’être humain est contradictoire et paradoxal », analyse-t-il.
Un théâtre documentaire ancré dans l’actualité
Pour la première fois, Fadhel Jaïbi aborde directement l’actualité tunisienne dans le cadre des neuf mois de création, qualifiant son œuvre de « théâtre documentaire ». La question des subsahariens occupe une place centrale : « Il y a un vrai problème national qui s’appelle la présence des subsahariens en Tunisie. Ne pas en parler, c’est passer à côté de quelque chose qui est en train de transformer nos vies et, plus qu’assurer cette transformation, révèle notre profondeur : notre schizophrénie, nos complexes et surtout notre racisme. » Il ajoute : « Derrière le racisme, il y a l’exclusion et celle-ci ne s’exerce pas seulement envers les subsahariens, mais vis-à-vis de l’autre. » Les récentes inondations ont aussi été intégrées pour illustrer « le désordre qui prévaut dans l’être humain, dans le cerveau, dans le corps, dans l’âme humaine ».
Le metteur en scène prône une approche « plutôt anthropologique que sociologique ou culturelle ou politique ». En opposition à Camus, qui affirmait qu’ « un homme ça s’empêche », il déclare : « D’une façon très prétentieuse, je soutiens que le propre de l’homme est justement qu’il ne s’empêche pas. »
« La violence s’applique à toutes les catégories, tous les âges, tous les sexes, toutes les cultures, tous les pays, toutes les civilisations ; sinon, il n’y aurait pas ce que l’on constate aujourd’hui. L’homme devient de plus en plus fou et, pour préserver la paix, il fait la guerre », ajoute-t-il, en précisant : « On peut être pratiquant et être monstrueux : voler, violer, arnaquer, prendre le pouvoir et instrumentaliser cette religion. »
Un processus collaboratif rassemble Jalila Baccar, Jamel Madani, Mohamed Chaben, Mariam Benhamida et Mounir Khazri. Le metteur en scène souligne l’importance de la diversité générationnelle : « Découvrir des jeunes est plus qu’une opportunité, c’est un devoir. Il faut communiquer, il faut transmettre. Je suis peut-être plus passeur et transmetteur que créateur. » Le texte a été « écrit, malaxé, trituré, remis en question des dizaines de fois » grâce aux improvisations.
Il salue particulièrement Jamel Madani, collaborateur depuis la fin des années 1980 : « C’est un garçon formidable, doté de beaucoup de talent, d’humilité et d’humanité. Nous allons chercher ces profonds traumas d’enfance et il les exploite beaucoup. » En rupture avec son minimalisme habituel, Fadhel Jaïbi a choisi une scénographie riche : « Cette fois-ci, pour représenter le désordre dans lequel nous nous trouvons, je voulais le matérialiser. L’espace n’est pas un décor mais un personnage qui assujettit les protagonistes à son diktat et à son univers propre. »
« La pièce intègre également un « personnage invisible », dont le metteur en scène refuse de révéler la nature, le qualifiant de « principal personnage qui nous chuchote à l’oreille ce que nous faisons et qualifie cela de bien ou de mal, de règlementaire ou pas, de moral ou pas. »
Une œuvre évolutive
La pièce continuera d’évoluer en fonction de l’actualité : « S’il y a des événements majeurs, nous suivrons l’actualité, nous ferons des mises au point chaque fois qu’il y aura un événement significatif, et nous l’intégrerons dans ce spectacle. »
Sur l’absence de « happy ending », il répond : « L’espoir s’insinue à travers le tragique. Je crois que lorsque nous avons touché le fond, nous ne pouvons que remonter. L’espoir est quelque chose que nous devons mériter, que nous devons travailler. Le théâtre met en garde et ouvre les yeux ; il ouvre l’âme et permet de voir plus clair en soi. Il faut cesser d’affirmer que l’enfer c’est les autres, l’enfer c’est nous. »
Le titre pluriel « Rêves » résonne avec les opus précédents : « Nous faisons de beaux rêves, nous faisons de mauvais rêves, tes rêves ne ressemblent pas aux miens ; ils révèlent notre inconscience, ce que nous n’osons pas dire, ce dont nous ne nous souvenons pas mais qui émerge durant la nuit. C’est d’une richesse incroyable, les rêves, donc réduire le rêve au singulier est une erreur. »

