De Chatroulette à Azar : pourquoi se filment-ils en se masturbant ?
En 2016, les actes d’exhibitionnisme représentaient un tiers des violences sexuelles recensées selon l’article « Les exhibitionnistes, ces grands inhibés » de la revue scientifique Sexologies. En 2019, une histoire de pédocriminalité avait entraîné la fermeture d’Omegle, un autre clone de Chatroulette.
Si vous étiez adolescent dans les années 2010, vous avez probablement visité au moins une fois Chatroulette. Le concept du site reste simple, même dix-sept ans plus tard : il met en relation des inconnus pour discuter via messages, webcam allumée. Et souvent, ce qui se voit à la webcam, c’est un homme se masturbant.
D’après l’article « Les exhibitionnistes, ces grands inhibés » publié dans la revue scientifique Sexologies, les actes d’exhibitionnisme représentaient, en 2016, un tiers des violences sexuelles signalées. Ce délit, présent dans la législation depuis 150 ans, a évolué avec le temps. Loin de l’image classique d’un homme nu sous un imperméable, les individus qui recourent à cette pratique se retrouvent aujourd’hui en ligne. Isabelle Gace, sexologue clinicienne, explique que plusieurs motivations peuvent les pousser à agir ainsi : « Au départ, il peut y avoir plusieurs intentions, ou parfois pas vraiment : c’est un défi, pris à la légère, une sorte d’immaturité. Ça peut aussi être la recherche d’une excitation transgressive, la possibilité d’être vu sans consentement, ou bien un besoin de reconnaissance, parce qu’on a une faible estime sexuelle de soi-même. »
**L’anonymat d’Internet désinhibe**
Le succès initial de Chatroulette, qui a compté jusqu’à 1,5 million d’utilisateurs, a engendré de nombreux imitateurs. Le dernier en date est Azar. Créée en 2014, cette application coréenne revendique 5 millions d’utilisateurs en Europe et semble avoir récemment gagné en popularité auprès de la génération Z, bien que des témoignages recueillis par *Le Monde* et des sondages de *20 Minutes* n’aient pas pu confirmer cette tendance.
Azar mise sur un rapprochement entre vidéo et réseaux sociaux, avec un système qui rappelle les applications de rencontre, où les utilisateurs peuvent swiper jusqu’à trouver quelqu’un avec qui discuter. En 2021, l’application a été rachetée par Match Group, la société mère de Tinder. Cet investissement est audacieux, étant donné l’histoire de ce type de sites vidéo. Après quelques minutes sur l’application, il n’est pas rare de tomber sur une personne en train de se masturber. Après avoir tenté d’établir un contact pour comprendre leurs motivations, il semble que cela relève du challenge, car l’on se fait rapidement « nexter ». Cette expérience ne donne pas vraiment envie de réessayer. Isabelle Gace souligne que « en ligne, il y a un rapport différent à l’anonymat, et la possibilité de couper à tout moment. Cela donne une impression de contrôle. »
Les observations cliniques montrent que les profils des utilisateurs sont très variés. Ce n’est pas parce qu’on est en ligne qu’ils sont forcément jeunes. Isabelle Gace a rencontré une diversité de cas : « Cela peut concerner des personnes qui souhaitent s’exhiber, mais qui ne peuvent pas réaliser ce fantasme dans la vie réelle. Elles se tournent alors vers le numérique, où elles peuvent se mettre en scène. D’autres éprouvent des difficultés à gérer la solitude, le stress, l’ennui, et pour qui cela devient une échappatoire et un régulateur émotionnel. » Elle fait la distinction entre un fantasme benign et une pathologie, souvent liée à des comportements addictifs : « Le problème, c’est quand c’est fait de manière répétitive et addictive. […] Ces personnes savent que ce n’est pas bien mais ne peuvent pas s’en empêcher. » En somme, cette pratique est transgressive, très accessible et sans conséquence tant qu’on ne se fait pas prendre ou que cela ne devient pas trop compulsif.
**Une forme d’agression sexuelle**
À la différence du porno ou des plateformes sexuelles avec consentement, les utilisateurs de Chatroulette ou Azar ne s’attendent pas nécessairement à être confrontés à des actes sexuels. En théorie, Azar tente de sécuriser son application en interdisant ce type de pratique. L’application doit mettre en place des systèmes de modération et de vérification d’âge via l’analyse d’images grâce à l’intelligence artificielle. En pratique, ces mesures semblent encore insuffisantes.
Ce constat est préoccupant compte tenu des conséquences que de telles pratiques exhibitionnistes peuvent avoir sur les autres. Isabelle Gace note : « C’est aussi délétère pour les personnes qui en ont été témoins. Leur perception des hommes et de la masturbation change. C’est une agression sexuelle qui peut engendrer un sentiment d’insécurité, un manque de confiance en soi ou envers leurs partenaires, et de la honte chez la victime. » D’ailleurs, une affaire de pédocriminalité avait conduit à la fermeture d’Omegle, un autre clone de Chatroulette, en 2019.

