Trump menace le Groenland : « En aucun cas, ils n’accepteront »
Le Groenland est un territoire grand comme quatre fois la France qui compte environ 57.000 habitants. En janvier 2025, selon un sondage, 56 % des Groenlandais sont favorables à l’indépendance.
Être un passeur, telle est la motivation de Vincent Hilaire lorsqu’il répond aux questions de *20 Minutes* concernant la situation au Groenland, ce territoire qui s’étend sur quatre fois la superficie de la France et qui abrite environ 57 000 habitants, un peu moins que la ville de Niort, dans les Deux-Sèvres.
Cet ancien journaliste de 59 ans a participé à plusieurs expéditions en Arctique à bord du voilier scientifique *Tara*, ce qui lui a permis de passer six mois sur la banquise et de découvrir ce territoire polaire sous toutes ses facettes, du côté russe, norvégien, canadien et groenlandais. En 2015, il lance l’initiative climatique Greenlandia. Son but : partager les connaissances de la communauté polaire groenlandaise, en première ligne face au changement climatique, et documenter scientifiquement ce phénomène, notamment par le biais d’expéditions intégrant des biologistes, des océanographes, des géologues et même des anthropologues.
Au cœur de ce territoire menacé par Donald Trump, la vie quotidienne des habitants est impactée par la géopolitique. Vincent Hilaire, ayant établi des contacts « exceptionnels » avec certains habitants devenus amis, nous fait part de leur état d’esprit.
**Quels sont vos liens avec le Groenland et comment connaissez-vous ce territoire ?**
Depuis le lancement de Greenlandia, nous avons effectué dix expéditions en dix ans dans le Scoresby Fjord, le plus grand fjord de la côte Est du Groenland, loin du pouvoir central à Nuuk. Depuis 2015, nous avons commencé à échanger avec la population d’Ittoqqortoormiit, un village d’environ 350 âmes, afin de créer un observatoire « hommes-milieux » alliant sciences humaines et sociales, où nous recueillons les témoignages de la population sur les effets du changement climatique et sur les sciences de la vie et de la terre. Cela nous permet de produire de nouvelles connaissances scientifiques que nous transmettons ensuite à travers des supports pédagogiques ou des documentaires. Nous relayons la voix de cette communauté et faisons passer ce qui est essentiel dans le contexte de cette crise géopolitique. Il est important de rappeler que le Groenland est un territoire à autonomie renforcée, encore danois, avec trois langues officielles, regroupant quelques villes principalement sur la côte Ouest, et un grand nombre de villages, notamment sur la côte Est où vivent 3 000 personnes. Cela illustre la complexité de ce tissu social.
**Quel est l’état d’esprit des Groenlandais avec lesquels vous échangez ?**
Ce que je perçois parmi la population à travers nos contacts dans le village, c’est qu’ils souhaitent tous que l’on « fasse disparaître l’Amérique », tout en sollicitant leur indépendance par rapport aux Danois. Cependant, il est clair que, face aux intérêts de Donald Trump, les Groenlandais ont temporairement choisi leur camp entre Danois et Américains. À Nuuk, qui ressemble à une capitale européenne, une ville danoise cosmopolite et ouverte sur le monde, ce sentiment est très marqué.
**Selon un sondage de janvier 2025, 56 % des Groenlandais sont favorables à l’indépendance. Mais ce débat semble remis en question par la crise…**
La situation groenlandaise est complexe et comprend de nombreux enjeux. Chaque année, le Groenland reçoit d’importants subsides du Danemark, sur lesquels son budget dépend. Bien qu’il ne compte que 57 000 habitants, le coût de la logistique dans un pays quatre fois plus grand que la France, avec une calotte polaire en son centre, est exorbitant, tant pour les transports que pour l’énergie. Par exemple, dans le village d’Ittoqqortoormiit, nous avons une centrale fonctionnant au fioul. Pour devenir indépendant, il faudrait trouver des fonds. Ce financement de l’indépendance entraîne des divisions parmi les habitants : peut-on se passer du Danemark ? Faut-il ouvrir des concessions minières, au risque de polluer les terres ? À quels pays peut-on s’adresser ? Néanmoins, l’idée partagée par les Groenlandais est que leur pays n’est pas à vendre. La priorité actuelle, en raison de la rapidité avec laquelle Donald Trump manoeuvre dans cette affaire territoriale et géopolitique, est d’agir rapidement pour qu’il renonce.
**Avec ses ressources naturelles et sa situation géographique, le Groenland est au centre des ambitions internationales. Comment les locaux font-ils face ?**
Les habitants s’unissent également contre les Chinois et les Russes, car ils estiment que leur approche de l’exploitation minière nuira à l’environnement. Pour mes amis groenlandais, dans les villages comme dans les plus grandes villes, leur terre est sacrée. Ils sont fermement opposés à ce qu’ils considèrent comme une attaque profonde à leur terre sacrée et à une culture millénaire. Dans ces villages, il existe un lien profond avec la nature. Donald Trump s’en prend ici à l’une des communautés les plus résilientes face à l’environnement le plus extrême du globe depuis des siècles. Ces Inuits, qui cherchent à renouer avec leur culture et à la défendre malgré une longue colonisation, n’accepteront en aucun cas un nouveau colon.
**Entre les villages isolés de culture Inuit et les villes « à l’européenne », l’île n’est-elle pas divisée sur la situation ?**
Il est clair que dans les villages, Nuuk est perçue comme une ville danoise qui ne partage pas la même culture. Cependant, la réaction de l’Europe, notamment avec l’envoi de militaires, a été accueillie positivement par les Groenlandais. Aujourd’hui, les seuls alliés qui peuvent paradoxalement leur permettre d’envisager une indépendance, ce sont l’Europe et le Danemark. Les habitants ne se concentrent plus sur leur identité et leur culture d’origine, mais adoptent une approche géopolitique. Ce n’est plus une question de défendre une identité culturelle, mais de construire, dans cette crise, les futures alliances qui leur permettront d’exister. C’est du moins ce que je perçois dans les villages.
**Est-ce que votre mission avec Greenlandia est remise en question par la situation internationale ?**
Nous avons prévu, pour l’été prochain, une expédition scientifique de haut niveau avec des laboratoires et des chercheurs, sur un voilier de recherche, toujours dans le Scoresby Fjord. Cependant, nous ne savons pas comment évoluera la situation. Selon les événements, nous pourrions être contraints de reporter cette mission, sur laquelle nous travaillons depuis un an et demi.
**Quelles seraient les conditions pour que la situation s’améliore selon vous ?**
Il serait dans l’intérêt du Groenland et de l’Europe de signer un accord commercial avec les États-Unis, avec l’accord des Groenlandais, qui regardent leur terre comme sacrée. Cet accord devrait être bénéfique pour les deux parties et permettre à la communauté groenlandaise d’avancer vers ses objectifs d’indépendance, sans risquer de devenir la cible d’un nouveau colon. La menace est que le Groenland, qui a des opportunités de devenir indépendant, se retrouve sous l’emprise d’une colonisation économique. Sans le soutien d’une Europe forte, ils ne pourront pas résister.

