Marseille : Orange déménage ses salariés à cause de l’insécurité liée au narcotrafic
Le siège marseillais d’Orange, situé au métro National dans le quartier de Saint-Mauront, ne rouvrira pas ses portes à l’ensemble de ses salariés, après deux fermetures temporaires de quinze jours pendant la période des fêtes de fin d’année. Le 7 janvier, une dizaine d’impacts de balles ont été découverts sur des façades et dans des salles de réunion du bâtiment, suite à des incidents de violence survenus ces derniers mois.
L’insécurité, qu’elle soit réelle ou perçue, a conduit à la fermeture définitive du siège marseillais d’Orange, localisé près de la station de métro National, dans le quartier de Saint-Mauront. Après deux périodes de fermeture temporaire de quinze jours autour des fêtes de fin d’année, le site ne rouvrira plus pour l’ensemble des mille salariés qui y étaient rattachés, suite à la fermeture d’autres bureaux de la ville, dans le cadre d’une politique de regroupement décidée en 2022.
« Je suis bien contente de ne pas avoir à y retourner », déclare à 20 Minutes Mireille*, qui travaille chez Orange depuis 1991. « J’allais au travail la peur au ventre », ajoute-t-elle, décrivant une insécurité caractérisée par des « attroupements » et des « regards méchants et pas rassurants » de jeunes du quartier.
Une ambiance qu’elle juge s’est détériorée ces derniers mois. « Tant que c’étaient des petits vendeurs de cigarettes, ça restait bon enfant. Maintenant, on fait parfois des sourires pour passer au milieu d’un groupe de jeunes alors qu’on n’en a pas envie », continue-t-elle, évoquant « l’impression de se retrouver dans ‘Bac Nord’ », le film rediffusé ce dimanche à la télévision.
Il est vrai que Saint-Mauront, un quartier populaire au nord de Marseille, n’est pas le plus « instagrammable » de la ville et se distingue de l’animation du Vieux-Port, dont Mireille se souvient lorsqu’elle travaillait sur le site de Colbert. Dans ce quartier, les snacks voisinent avec les garagistes le long du boulevard National. Les magasins y sont à bas prix, comme dans tout le 3e arrondissement, considéré comme le plus pauvre de France, où un peu plus de 50 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Un terreau fertile pour le développement des trafics, visibles sur les murs de la cité voisine Félix-Pyat, avec des tags indiquant la direction du « charbon » local, qui apparaissent jusqu’aux grilles du siège d’Orange. Ce lundi midi, le point de deal de la copropriété du Parc Bellevue, parmi les près de 100 à Marseille, ne semble pas particulièrement actif.
Les sous-traitants sont les premiers à pâtir de cette situation. Une grille de chantier reposait au sol, entourée de trois poubelles dans une impasse sous un immeuble orné d’une fresque représentant un pissenlit et un tournesol. Les patrouilles de police sont régulières, et l’une d’elles interpelle un jeune circulant en scooter sans casque devant l’entrée des bureaux.
Deux agents de sécurité filtrent les accès chez Orange. Les quelques salariés aperçus préfèrent ne pas s’exprimer sur la situation. Une femme du restaurant d’entreprise vient récupérer des objets laissés dans son casier, mais elle devra revenir car le protocole de sécurité est strict : « Je vous donne le numéro du responsable de la cafétéria. Vous lui demandez d’appeler le PC sécurité et de prendre rendez-vous », lui explique un agent de sécurité.
« On faisait jusqu’à 400 repas par jour », déplore cette femme, récemment réaffectée à Luminy, tout au sud de la ville. « C’est à l’opposé d’ici et je n’habite pas loin. Donc, je fais deux heures de transport par jour. Au final, ce sont nous, les sous-traitants, qui en subissons les conséquences », note cette quinquagénaire, qui avoue avoir été « surprise » par cette fermeture et ne « comprend pas complètement » ce choix. « D’habitude, c’est assez tranquille ici, mais ce qu’il s’est passé fait peur. »
Le 7 janvier, à la reprise après les vacances de Noël, une dizaine d’impacts de balles ont été découverts sur les façades et dans des salles de réunion du bâtiment. Ce fut la goutte de trop après des bagarres dans la rue et un incident où des tirs auraient été entendus en plein jour fin octobre, entraînant le confinement des employés. Une « fusillade » dont la police n’a pourtant pas retrouvé de traces malgré les enquêtes et la vidéosurveillance.
Cette situation représente une opportunité pour le syndicat majoritaire CFE-CGC, qui réclame depuis longtemps le départ des employés de bureau de ce site. Celui-ci a récemment exprimé son « soulagement » et sa « satisfaction » suite à la fermeture. Mais quel avenir pour les salariés ? « Pour le moment, il y a environ 150 places disponibles dans des bureaux de coworking d’Orange, avenue du Prado, à Aix et à Aubagne. À moyen terme, nous allons plaider pour réouvrir deux autres sites, dont au moins un dans le sud de Marseille », explique Nadège Poët, déléguée CFE-CGC.
Quelques employés resteront néanmoins à Saint-Mauront, qui servira de base pour les interventions des techniciens d’Orange et où se trouvent aussi des infrastructures télécoms nécessitant une maintenance sur place. « Bien que la plupart soient déjà délocalisés à l’étranger, nous pourrions utiliser ces bureaux pour un call-center de service client afin de générer des emplois locaux », envisage la syndicaliste.
Au Bar O Central, au décor des années 1970, la nouvelle du déménagement d’Orange n’a pas suscité d’émoi, tout comme le sentiment d’insécurité. « Moi, je suis né ici, on a l’habitude », déclare sobrement le patron, qui ne voyait de toute façon que peu d’employés d’Orange fréquenter son établissement, sauf quelques ouvriers le matin.
« Il ne nous restait plus que ça pour nous mélanger un peu », déplore pour sa part Stanley, un agent de nettoyage né ici dans les années 1970 et qui vit maintenant à un kilomètre vers les Cinq-Avenues, « où c’est plus tranquille. Saint-Mauront, ça a toujours été un quartier chaud, et ça l’était même plus avant. Mais la violence était différente », évalue-t-il, ponctuant ses propos par « Enfin, c’est compliqué. »
« La première erreur a été la politique de regroupement sur un site unique », rappelle Olivier Neri, délégué CGT travaillant à Saint-Mauront depuis trente ans « sans jamais avoir eu de problème. La seconde a été la fermeture temporaire après une bagarre de rue, car il fallait répondre encore plus fortement après les coups de feu », explique le syndicaliste, qui considère que le site de Saint-Mauront, créé en 1974, est emblématique de la responsabilité sociale des entreprises. « Mais nous avons des syndicats qui poussent leur agenda en instrumentalisant l’insécurité et le narcotrafic, et qui stigmatisent les quartiers populaires », ajoute Olivier Neri.
Cette analyse rejoint en partie celle des autorités. Lors de la première fermeture en décembre, un responsable policier avait mentionné qu’on assistait à la première instrumentalisation syndicale du narcotrafic dans la ville, alors que celle-ci se remettait à peine du choc de l’assassinat de Mehdi Kessaci.
Cela dit, la préfecture de police a pris très au sérieux les inquiétudes des salariés, en renforçant les patrouilles et en instaurer une garde statique durant les heures d’entrée et de sortie du site, « en relation quasi quotidienne avec la direction régionale d’Orange, située à Lyon, et ce matin encore ».
Il faudra nécessairement un certain temps à la direction d’Orange pour se réorganiser et trouver un ou deux nouveaux espaces de bureaux, sauf improbable retournement de situation : « Quelle que soit la décision d’Orange concernant le site, qui lui appartient, la police s’adaptera avec les ressources nécessaires et pour seul objectif la sécurité des agents », précise la préfecture. Cette dernière indique également à propos des tirs sur la façade : « La plainte a été traitée, l’enquête progresse et devrait bientôt aboutir. »

