Proches de Donald Trump cherchent contrat de pipeline européen de 100 millions d’euros.
La Bosnie-Herzégovine ne produit pas de gaz naturel sur son territoire et consomme donc 100% de gaz russe, acheminé via le pipeline TurkStream. Jesse Binnall, avocat de Donald Trump, a déclaré que la société qu’il représentait avec Joe Flynn n’avait pas encore obtenu le contrat en question pour le gazoduc reliant la Croatie à la Bosnie.
« Des personnalités liées à Trump mènent les négociations sur un contrat européen pour la construction d’un gazoduc » : c’est ainsi que débute l’enquête de Tom Burgis, journaliste au Guardian. Dans son investigation, il explore l’intérêt croissant d’une entreprise américaine pour le projet Southern Gas Interconnection, qui relie la Croatie à la Bosnie et vise à réduire la dépendance de cette dernière au gaz russe.
## Une dépendance historique au gaz russe
La Bosnie-Herzégovine ne produit pas de gaz naturel sur son sol. Actuellement, l’intégralité du gaz qu’elle consomme provient de Russie, transporté via le pipeline TurkStream, qui traverse la Serbie.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le pays cherche des alternatives pour réduire sa dépendance. C’est dans ce contexte qu’a émergé le projet d’interconnexion entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie. Ce pipeline transfrontalier, long de plus de 200 km, devrait coûter environ 100 millions d’euros selon le WBIF, une plateforme européenne de développement économique pour les Balkans.
Toutefois, le journaliste du Guardian évoque un coût estimé plutôt à 200 millions de dollars. Ce montant sera financé conjointement par les deux pays, ainsi que par des institutions européennes (le WBIF et la Banque Européenne pour la reconstruction et le développement), et même par l’US AID, l’Agence internationale américaine pour le développement.
La participation américaine à ce projet ne s’arrête pas là…
## Des proches de Trump pour décrocher le contrat
Ce qui a interpellé le Guardian dans cette affaire, c’est la visite en Bosnie-Herzégovine, début janvier, de deux individus : Jesse Binnall et Joe Flynn.
Le premier est un avocat de Donald Trump, impliqué dans les grandes affaires et litiges judiciaires de ce dernier et de sa famille. Jesse Binnall avait notamment représenté le président américain lors du comité d’enquête sur l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021.
Le second, Joe Flynn, est le frère de Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump. Michael Flynn a dû quitter son poste en 2017 à la suite d’enquêtes concernant les liens entre l’équipe de Trump lors de sa première campagne et la Russie. Moins directement associé à Trump que son frère, Joe Flynn a toutefois remis en cause la victoire de Joe Biden en novembre 2020, selon le Guardian.
Ce duo est surprenant, mais les autorités bosniennes les ont accueillis. Sur X, le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Elmedine Konakovic, a exprime sa satisfaction : « Le ministre des Affaires étrangères a tenu une réunion avec le chargé d’affaires américain John Ginkel et les dirigeants de l’AAFS Infrastructure and Energy LLC, Joseph Flynn et Jesse Binnall, afin de discuter de l’avancement des projets d’importance stratégique pour la sécurité énergétique de la Bosnie-Herzégovine, du renforcement de la connectivité régionale et de la promotion d’un développement économique durable à long terme. La réunion a réaffirmé l’engagement commun à approfondir la coopération, à encourager les investissements et à accélérer la mise en œuvre de ces projets d’infrastructure essentiels. »
Nous avons tenté de découvrir l’historique de cette entreprise et ses projets, mais avons seulement trouvé que l’AAFS a été fondée en novembre 2025 dans le Wyoming.
Comment une société si jeune, sans expérience, pourrait-elle obtenir un contrat de plusieurs centaines de millions d’euros ? Jesse Binnall a déclaré au Guardian que la société qu’il représentait avec Joe Flynn n’avait pas encore remporté le contrat. Les réunions avec les ministres étaient « exploratoires, car nous évaluons le projet potentiel ».
## Un projet pas si exploratoire que ça
Cependant, sur le site de l’ambassade américaine en Bosnie-Herzégovine, le contrat semble avoir été convenu. Le 1er décembre, John Ginckel, chargé d’affaires à l’ambassade, a déclaré : « Cette semaine, j’ai rencontré les dirigeants de la coalition au pouvoir de la Fédération de Bosnie-Herzégovine. Mon message était simple : il est temps de mettre fin à l’impasse politique et de construire l’interconnexion sud. Pour la première fois depuis de nombreuses années, nous sommes parvenus à un consensus sur la voie à suivre. Nous avons convenu ensemble, en principe, qu’une entreprise américaine serait la mieux placée pour construire, gérer et exploiter le gazoduc dans l’intérêt de tous les habitants de la Fédération. Nous aurons des discussions intensives au cours des prochaines semaines pour en préciser les détails, dans l’intention de commencer la construction l’année prochaine. »
« Une entreprise américaine », cela signifie l’AAFS Infrastructure & Energy.
Le Guardian n’a pas manqué de questionner Binnall sur le risque de conflit d’intérêts lié à ses liens et à ceux de Flynn avec Donald Trump. « Pas du tout ! » a-t-il répondu, affirmant que « le soutien de l’ambassade est conforme à sa mission de soutien aux entreprises américaines opérant à l’étranger ». Il a ajouté que « l’AAFS est une entreprise privée qui recherche des opportunités par les canaux diplomatiques et commerciaux habituels. »
## La famille Trump et les Balkans
L’enquête fait aussi référence à des affaires récentes impliquant le clan Trump dans la région, notamment la Trump Tower Belgrade en Serbie, un projet de 500 millions de dollars visant à transformer un ancien site mémorial de la guerre de Yougoslavie en un hôtel de luxe et des résidences haut de gamme. Ce projet a été bloqué par des députés serbes et des membres de la société civile. Après avoir fait les gros titres, il a échoué lorsque des responsables politiques serbes impliqués dans sa construction ont été inculpés pour abus de pouvoir et falsification de documents.
Cette affaire montre l’intérêt de Donald Trump et de son entourage pour la région, où les dirigeants politiques sont souvent inclinés vers des positions conservatrices et religieuses.
À ce jour, l’enquête du Guardian n’a pas suscité de réaction des autorités compétentes. Quel sera le rôle de l’Europe dans ce dossier, qu’elle subventionne partiellement ? Qui sont les personnes derrière cette entreprise presque inconnue ? Pourquoi l’un des avocats les plus proches de Trump négocie-t-il ce contrat ? N’existe-t-il pas d’autres entreprises européennes capables de réaliser ce pipeline ?
Autant de questions demeurent sans réponse pour l’instant.

