« Au lunch, les trentenaires ne prennent plus d’alcool : baisse de la consommation de bière en Belgique »
En 2023, la Belgique compte 100 bières sans alcool parmi les 1.600 produites, ce qui représente le seul secteur en progression. En 2026, Gabriel a décidé d’arrêter l’alcool et affronte le grand froid hivernal sans la moindre goutte d’éthanol.
De notre envoyé spécial à Bruxelles,
Il existe des résolutions qui nous mettent immédiatement à l’épreuve. À peine le 6 janvier, Gabriel grelotte sous la neige en regrettant ses vœux de la nouvelle année. Il fut un temps où, face à des températures glaciales, le jeune homme aurait volontiers bu une pinte de Chouffe comme on enfile un pull pour se réchauffer. Mais en 2026, il a décidé d’arrêter l’alcool, et le voici confronté au grand froid hivernal sans la moindre goutte d’éthanol.
De la même manière, la Belgique s’oriente peu à peu vers la sobriété. À Bruxelles, les cafés sont nettement plus fréquentés que les bars, qui sont surtout remplis de touristes. Le client local devient rare entre les groupes. En 1989, un Belge consommait en moyenne 121 litres de bière par an. Ce chiffre est tombé à 100 litres en 1999, 75 en 2014 et 57 en 2023, ce qui place le pays au 18e rang des consommateurs de l’Union européenne. Les brasseurs s’intéressent donc depuis des décennies à ce phénomène qui assèche la soif. « Chaque année, ce sont 125.000 hectolitres qui disparaissent », observe Krishan Maudgal, président de la Fédération des brasseurs belges, soit 30.000 pintes laissées de côté chaque jour.
Tibo InShape est-il plus fort que la bière belge ?
« Mon grand-père ne ratait jamais une occasion de boire une bière, il y avait toujours une occasion », se remémore Gabriel. « Même lorsqu’il nous emmenait à l’école, il prenait une bière de table. » Ce terme désigne en Belgique des bières ayant une faible teneur en alcool (moins de 2 degrés) qui étaient également servies aux enfants jusqu’aux années 1980. Romain remarque le même fossé entre les générations dans son entreprise : « Lors des déjeuners, les trentenaires comme moi ne consomment quasiment pas d’alcool, contrairement aux employés quinquagénaires. Et quand j’ai dit que je participais à un Dry en novembre, ce sont eux qui m’ont le plus interpellé. Les personnes de ma génération comprenaient. »
Moins de bière donc, dans toutes les situations. Même lors d’événements festifs, cette boisson est en train de perdre du terrain. Apérol Spritz, Gin Tonic, Martini… « Chaque année apporte sa nouvelle tendance d’apéritif », constate Krishan Maudgal. Et en parlant de tendance, la vague healthy a également pris pied dans le pays. À la salle d’escalade de la ville, Louis admet avoir réduit drastiquement sa consommation dans l’espoir de retrouver ses abdos, disparus depuis ses années d’études. « L’alcool est l’ennemi du sport, surtout la bière belge », réputée pour sa richesse. « Cela ne sert à rien de se dévouer à la salle si c’est pour tout gâcher avec deux pintes. » Olivier de Brauwere, cofondateur du Brussel Beer Project, l’une des plus grandes brasseries artisanales de Belgique, note « un rapport plus sain au corps, influencé par des vidéastes comme Tibo InShape, qui ont beaucoup de succès chez nous ».
« On ne boit plus pour se massacrer la gueule »
Chouffe, Triple Karmeliet, Chimay et autres bières d’abbaye ont forgé la réputation de la Belgique, notamment grâce à leur haute teneur en alcool. Cependant, cette puissance pourrait en avoir rebuté plus d’un. « On se dégoûte plus rapidement de la bière en consommant des variétés fortes », estime Gabriel. « Les Anglais continuent à boire de la Guinness tandis que nous, nous nous sommes lassés. »
« Entre les années 1980 et 2015, les brasseurs commercialisaient systématiquement des bières plus fortes que les précédentes, pour proposer un goût toujours plus prononcé », retrace Krishan Maudgal. L’idée d’une corrélation directe entre le haut degré d’alcool et un goût plus intense appartient désormais au passé. Après des décennies de surenchère, le pays opère un retournement et cherche à produire des bières d’abbaye ou trappistes au goût distinct, mais avec un degré d’alcool inférieur à 6, voire 5 degrés.

« Aujourd’hui, on ne boit plus pour se massacrer la gueule », estime Matthieu Allain, cofondateur de la brasserie La Bagarre. Ses cuves ne contiennent qu’une seule triple, « tradition oblige », et la majorité de son activité repose sur des bouteilles à 4 ou 5 degrés. Il propose même une pinte « low alcool » à moins de 3 degrés.
« Une Saison Dupont, ça reste une Saison Dupont »
Plus remarquable encore : 20 % des 125.000 hectolitres vendus par le Brussel Beer Project sont sans alcool. Sa star n’est pas une trappiste, mais une IPA à 6 degrés. Cela n’a été possible que parce que le Brussel Beer Project est un nouveau venu sur le marché, capable de s’affranchir des traditions, selon Olivier de Brauwere. « Le marché belge est clairement tourné vers son passé. Une bière qui existe depuis cent cinquante ans et six générations, tu ne peux pas la changer comme ça ou l’adapter au marché. Une Saison Dupont, on ne va pas la tuer ou la remanier. Une Saison Dupont, c’est une Saison Dupont, point final. »
La France, moins biérologue, apparaît parfois comme un terrain plus propice à l’innovation. « Le secteur a été plutôt bienveillant, assure-t-il, même si au moment où nous avons proposé une bière sans alcool ou une IPA au pays de la Pils, « certains nous ont regardés avec des grands yeux ». Aujourd’hui, 100 des 1.600 bières produites en Belgique sont sans alcool, et c’est le seul secteur en croissance.

Enfin, les prix ont considérablement augmenté, notent les acteurs du secteur (et les consommateurs). Électricité, matières premières, logement… Tout explose, et c’est la bière qui en fait les frais. À Gist, un bar de la ville spécialisé dans la Craft, le gérant souligne « une explosion des coûts, qui creuse l’écart avec les marques industrielles et réduit les marges. Inévitablement, cela se répercute sur les prix ».
Un abandon des politiques ?
Pour pallier la baisse de consommation, les brasseurs doivent se réinventer et proposer des formats alternatifs. « En vérité, tout le monde peut créer de la bière, ce n’est pas très compliqué », admet Matthieu Allain. « Mais la vendre, c’est là que ça devient difficile ». Sa brasserie organise des activités comme de la restauration, des jeux de société, des soirées karaoké… À Gist, on propose des circuits de dégustation ou des ateliers de brassage, car « on attache moins d’importance au prix pour une activité culturelle typiquement belge que pour se saouler ». Cette diversification peut parfois entraîner un cercle vicieux. « Vu que chaque brasserie propose désormais un « concept », les prix grimpent encore plus, avec la moindre bouteille de 33 cl à 5 euros », remarque Romain, nostalgique. « Avant, quand j’allais à Paris, j’étais choqué par vos prix. Une pinte à 9 euros, c’était impensable. Nous nous en rapprochons de plus en plus. »
En difficulté, le secteur souffre. L’année dernière, six des 411 brasseries du pays ont fermé leurs portes. Bien que ce chiffre puisse sembler insignifiant, il représente la première baisse en quinze ans. Krishan Maudgal l’affirme : d’autres fermetures sont à craindre, et les cinq à dix prochaines années s’annoncent sombres pour les vendeurs de blondes, de brunes et de blanches. Depuis 2006, la bière belge se vend effectivement davantage à l’exportation qu’au niveau local. Cependant, même cette tendance montre des signes de déclin. Depuis 2019, les volumes vendus à l’international sont en baisse. Cela est dû au prix, toujours, à la diminution de la consommation d’alcool sur le continent, mais également à l’essor des brasseries dans d’autres pays.
En tant que patrimoine culturel immatériel de l’humanité inscrit à l’Unesco, la bière belge se sent parfois abandonnée par les autorités. L’État multiplie les campagnes de prévention, les contrôles d’alcoolémie sur la route et les mesures. Une chose positive, affirme le secteur. Cependant… En 2024, la fédération des brasseurs a demandé au gouvernement de veiller à ce que « le débat autour de l’alcool et de la santé ne bascule pas davantage vers des positions extrêmes ». Matthieu Allain, qui se dit apolitique, souhaiterait un peu plus de soutien. En guise d’aide, la mairie lui a permis de prolonger de deux mois la terrasse extérieure. « En décembre et janvier, bon… » Toutefois, il assure qu’il faudra bien sauver le soldat bière. L’époque est anxiogène, il fait froid dehors, la crise frappe… « Si on nous enlève la bière, que reste-t-il ? »
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.

