Guerre en Ukraine : Les raisons des frappes en profondeur de Macron.
Emmanuel Macron a évoqué le tir par les Russes d’un missile balistique Orechnik lors de ses vœux aux armées à Istres le jeudi 9 janvier. Héloïse Fayet a noté que le missile n’a pas été testé auparavant et a été tiré à 1.800 km, alors que selon les Russes, il aurait une portée maximale de 5.000 km.
Un changement de ton a été remarqué par les experts en matière de dissuasion. Jeudi, lors de ses vœux aux armées à Istres (Bouches-du-Rhône), Emmanuel Macron a mentionné le tir d’un missile balistique par la Russie, survenu dans la nuit du jeudi 8 au vendredi 9 janvier dernier.
« Nous avons observé, pour la deuxième fois, le tir d’un missile de très longue portée Orechnik par la Russie sur l’Ukraine, a déclaré le président de la République. Ce tir est un signal d’une puissance qui a décidé de se doter d’une telle capacité. Le message est clair, et à tous ceux qui pensent que la Russie serait une question qui ne nous concerne pas, il doit être reçu cinq sur cinq : nous sommes à portée de ces tirs. »
### « Les Russes sont les spécialistes des armes duales »
Le tir de l’Orechnik semble avoir modifié la situation. Etienne Marcuz, spécialiste des armes stratégiques et chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), explique que « ce nouveau vecteur russe serait une version conventionnelle, c’est-à-dire sans charge nucléaire, du missile balistique à portée intermédiaire [IRBM] RS-26 Rubezh. Cependant, contrairement à ce que l’on lit souvent, l’Orechnik ne serait pas un missile hypersonique au sens militaire, c’est-à-dire un engin capable de manœuvrer et d’évoluer à plus de six fois la vitesse du son [Mach 6] sur la majeure partie de sa trajectoire. »
« Il aurait une portée maximale de 5.000 km, selon les Russes, même si, dans les faits, il n’a été tiré qu’à 1.800 km, souligne Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération à l’Ifri (Institut français des relations internationales). Il n’a été tiré sur le champ de bataille que deux fois et n’a pas été testé auparavant, ce qui peut expliquer ses problèmes de précision et de charge – il semblait vraisemblablement ne pas transporter d’explosifs, ce qui soulève des questions quant à ses réelles capacités. Il est en outre présenté comme un missile mirvé, c’est-à-dire pouvant emporter plusieurs charges et capable également d’emporter une charge nucléaire, bien que cela ne soit pas nouveau, les Russes étant spécialisés dans les armes duales. »
De plus, « il est possible de l’intercepter, car il ne représente en soi rien de révolutionnaire, mais si plusieurs de ces missiles étaient tirés simultanément, il est évident que nous n’aurions pas, pour le moment en Europe, la capacité de les intercepter », ajoute la chercheuse.
### La France travaille sur le MBT, un missile balistique développé par ArianeGroup
Bien qu’il faille relativiser la menace que représente ce type d’arme, Emmanuel Macron a rappelé que nous sommes bien « à portée des tirs » conventionnels russes. « Cela m’a un peu surprise que le président évoque directement cette menace et qu’il l’aborde de manière si franche, même après une forte réaction des Européens suite à ce tir, souligne Héloïse Fayet. Il est toujours délicat de trouver un équilibre entre ne pas en parler et le faire trop, au risque d’alimenter la propagande. Il semble désormais y avoir une volonté de reconnaître que la Russie possède ce type d’arme, afin de justifier le développement de capacités similaires par la France et l’Europe. » L’objectif étant de dissuader en montrant que l’Europe est capable de répondre à ce type d’attaque.
Emmanuel Macron a ainsi déclaré que « si nous voulons rester crédibles, nous devons, nous Européens, et tout particulièrement la France – qui possède certaines technologies – nous saisir de ces nouvelles armes qui modifieront la donne à court terme. » Il a également précisé que « nous allons poursuivre le travail que nous avons initié avec les Européens pour développer des capacités dans la très grande profondeur, à travers l’initiative Elsa [European long-range strike approach]. Avec nos partenaires allemands et britanniques, nous devons avancer vigoureusement sur ces capacités [pour] accroître notre crédibilité et renforcer notre dissuasion nucléaire. »
Lancée il y a deux ans, l’initiative Elsa « vise à doter les Européens d’armes de frappe dans la très grande profondeur », confirme Etienne Marcuz. « Les Allemands et les Anglais coopèrent sur un système ayant une portée de 2.000 km, tandis que la France travaille sur le MBT, un missile balistique [terrestre] développé par ArianeGroup. Ce programme Elsa nous permettra de disposer d’un éventail de moyens de frappes, avec différents types de systèmes. »
### « Nous ne pensions pas en avoir besoin »
La France maîtrisant la technologie des missiles balistiques, puisque ArianeGroup développe déjà le M51 pour la dissuasion nucléaire, on pourrait se demander pourquoi elle ne s’est pas équipée plus tôt de ce type d’engins pour renforcer son arsenal conventionnel.
Si la France et l’Europe accusent un retard, c’est parce que « nous ne pensions pas en avoir besoin », explique Héloïse Fayet. « La réflexion sur la frappe à longue distance remonte à quelques années, face à l’observation que ces armes sont de retour, que ce soit en Ukraine, en Asie ou au Moyen-Orient. Nous ne savions pas combien de temps la guerre en Ukraine durerait, et nous ne pensions pas que nous devrions déployer ce type d’armes en dissuasion contre la Russie. » La nécessité de s’en doter est également venue du constat que « dans les conflits modernes, il est difficile d’acquérir la supériorité aérienne [via les avions de chasse]. »
### En France, jusqu’ici, « le balistique était forcément synonyme de nucléaire »
Cette réflexion sur la frappe à longue distance conventionnelle rejoint celle sur « l’épaulement, c’est-à-dire la contribution des forces conventionnelles à la manœuvre dissuasive, et vice-versa », ajoute la chercheuse. « Les Russes et les Américains ne se posent pas cette question, car pour eux la dissuasion est globale, tandis qu’en France, nous avions jusqu’à présent une vision cloisonnée de la dissuasion nucléaire, mais nous sommes en train d’en sortir. »
En France, « le balistique était jusqu’ici forcément synonyme de nucléaire », confirme Etienne Marcuz. « Nous n’aimons pas parler de dissuasion conventionnelle. Avec les exemples iraniens et russes, nous nous sommes cependant rendu compte que si nous ne développions pas de moyens de frappe équivalents, nous risquions de nous retrouver paralysés. »
Ce qui serait d’autant plus regrettable, car « nous avons l’expertise en la matière, et nous sommes capables de mettre au point un système bien plus précis que l’Orechnik », poursuit le spécialiste. Même si ce dernier aurait une portée plus limitée, puisque le MBT français est annoncé pour être tiré à des distances comprises entre 1.000 et 2.000 km. « Mais comme les lanceurs seraient positionnés sur le flanc est de l’Europe, cela permettrait d’atteindre les trois-quarts du potentiel économique russe, ce qui est largement suffisant, l’idée étant de créer une menace systémique pour l’adversaire », détaille le spécialiste.
En effet, « l’intérêt de ces armes, de plus en plus précises, est de pouvoir faire effondrer l’économie adverse plutôt que de se concentrer uniquement sur la ligne de front, précise Etienne Marcuz. Les Russes et les Ukrainiens l’ont très bien compris. »

