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Manifestations en Iran : Les ONG ne comptent-elles pas les victimes ?

Des manifestations ont éclaté en Iran depuis le 28 décembre dernier, liées au coût de la vie et visant ouvertement le pouvoir. Selon l’ONG Iran Human Rights (IHR), au moins 3.428 protestataires ont été tués et 10.000 personnes arrêtées.


Des manifestations ont débuté en Iran depuis le 28 décembre dernier. Originellement liées à la question du coût de la vie, ces protestations se sont répandues à l’échelle nationale, s’attaquant directement au pouvoir, dans un mouvement de contestation parmi les plus significatifs depuis l’instauration de la République islamique en 1979.

Les autorités réagissent avec une grande violence à ce mouvement, procédant à des arrestations massives et à des exécutions de manifestants. Selon le dernier rapport de l’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, au moins 3.428 manifestants ont été tués et 10.000 personnes ont été arrêtées.

« Ce chiffre ne comprend que les cas vérifiés directement par l’IHR ou par deux sources indépendantes, et est corroboré par des documents hospitaliers et de morgue », indique l’ONG dans un communiqué. Le site d’information Iran International évoque pour sa part un bilan d’au moins 12.000 morts, dont les victimes auraient été tuées les 8 et 9 janvier. CBS News, de son côté, cite deux sources en Iran affirmant que le nombre de décès pourrait atteindre environ 20.000. « En raison de la coupure totale d’Internet et des restrictions sévères d’accès à l’information, la vérification indépendante de ces chiffres est actuellement extrêmement difficile », souligne IHR. Internet est totalement coupé dans le pays depuis une semaine.

Dans un communiqué publié mercredi, Amnesty International rapporte un « bilan officiel de 2.000 morts ». « Nous avançons les chiffres seulement lorsque nous avons réellement les preuves qu’ils sont exacts, tout en sachant qu’ils sont très certainement sous-évalués », précise Anne Savinel Barras, présidente d’Amnesty International France, à 20 Minutes. Elle explique que cette situation, combinée au black-out Internet, a retardé la publication d’un communiqué de presse précis.

« Dans ce genre de situation de répression, il est extrêmement compliqué d’obtenir des chiffres sur les victimes, ajoute-t-elle. Les difficultés liées à la vérification des informations qui nous parviennent sont fréquentes. Elles dépendent de la volonté des autorités d’être transparentes. Actuellement, nous faisons face à des autorités qui cherchent à dissimuler la vérité, à cacher les morts, et qui inversent les rôles en ne comptant que les victimes parmi les forces de sécurité. De plus, elles coupent Internet. Nous sommes également dans une guerre de l’information, d’où la nécessité de faire preuve de prudence. »

Mais alors, comment recueillir des témoignages sans connexion Internet avec l’Iran ? « C’est extrêmement difficile d’affirmer des choses que l’on ne peut pas voir, explique Anne Savinel Barras. Nous avons donc mis du temps à obtenir des témoignages, des photos, des vidéos, et à mobiliser nos sources situées à l’extérieur du pays mais toujours en lien avec l’Iran ou proches des frontières. »

La présidente d’Amnesty International précise que les enquêtes sur le nombre de victimes sont « toujours menées de la même manière ». « Elles sont réalisées par nos propres chercheurs, nos correspondants et nos contacts, incluant des habitants, des professionnels de santé, des journalistes ou des défenseurs des droits, car nous travaillons sur l’Iran depuis des années. Ils recueillent les témoignages puis les corroborent avec des photos et des vidéos, dès que ces fichiers sont authentifiés », explique-t-elle.

L’ONG Human Rights Watch (HRW) dénonce également la répression meurtrière en Iran. Dans un article publié lundi, elle affirme que « la coupure d’Internet dissimule des atrocités ». Ahmed Benchemsi, directeur de la communication pour le Moyen-Orient, interrogé par 20 Minutes, rappelle que cette méthode, déjà utilisée pour faire face à des mouvements de contestation, vise à « empêcher les manifestants de se coordonner » et à « restreindre la visibilité des actes des autorités ». Toutefois, certaines informations parviennent aux organisations.

« Notre méthode de travail habituelle est grandement compliquée par la coupure d’Internet, qui limite notre accès à l’information et notre capacité à la vérifier, indique Ahmed Benchemsi. Dans des conditions normales, nous effectuons des recoupements, discutons avec des sources locales et évaluons la crédibilité de nos interlocuteurs. » Il précise qu’« aucun élément n’est pris pour argent comptant avant d’avoir été analysé ». Pour garantir l’authenticité des documents visuels, l’ONG dispose d’un service d’experts qui utilise des méthodes scientifiques pour géolocaliser et authentifier les images reçues.

Cependant, elle ne peut pas fournir « le nombre exact de victimes ». « Le seul moyen d’obtenir un chiffre exact et définitif serait d’être sur place et de les recenser un par un, ce que nous ne pouvons pas faire », admet-il, en soulignant que HRW ne se donne pas pour mission de fournir ce type de statistiques. « Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il existe des rapports crédibles faisant état de massacres de masse sur le territoire national par les forces de sécurité », insiste-t-il.

La présidente d’Amnesty International corrobore cette constatation. « D’après nos informations, des tireurs sont positionnés dans les rues, dans des mosquées, sur les toits, dans les immeubles, et tirent avec des armes puissantes, ciblant la tête ou le torse. » Parmi les autres éléments recueillis par l’association, des images montrent des morgues « saturées » et des « sacs mortuaires entassés dans des salles annexes ».

Elle ajoute : « Ce n’est pas tant les chiffres exacts qui importent, mais la prise de conscience des événements en cours, à savoir une tuerie de masse avec une réelle intention des autorités iraniennes de décimer la population. Plus le temps passe, plus le nombre de victimes augmente. Aujourd’hui, nous avons des moyens très limités pour comptabiliser ces décès. De nombreuses familles ignorent même le sort de leurs proches. »

Amnesty International appelle « les États membres de l’ONU et les organisations régionales, telles que l’UE, à condamner ces actes de manière claire et publique ». Anne Savinel Barras conclut : « Il est crucial que la communauté internationale réagisse, sinon, comme l’a exprimé un des témoignages reçus, les autorités iraniennes transformeront le pays en cimetière. »