Manifestations en Iran : retour du chah et incertitude en cas de chute du régime
Au moins 3.428 manifestants ont été tués selon les ONG. Plus de 10.600 personnes ont été arrêtées ces dernières semaines, d’après le Département d’Etat iranien.
Alors que le régime reste en place, une question se pose pour l’Iran : et après ? Si les manifestants réussissent à renverser la République islamique, quelles alternatives se présentent ? Cette interrogation semble davantage préoccuper l’Occident que les rues de Téhéran. « Les Iraniens ne sont pas dans l’après, ils veulent faire tomber les mollahs. Ils sont unis pour le non, pas pour la suite », constate Amélie-M. Chelly, auteure de *Paris, 13 novembre 2045* (Cerf) et chercheuse associée au CADIS (EHESS-CNRS), spécialiste de l’Iran.
Cependant, cela constitue un des éléments essentiels pour réussir à faire tomber le régime théocratique, selon Bertrand Badie. Malgré « la souffrance sociale généralisée à toutes les catégories de la société », « le succès » de la révolte « ne dépend pas tant du moteur qui l’alimente que des options de transformation politique », affirme le professeur émérite à Sciences Po Paris, spécialisé en relations internationales. Or, l’Iran souffre « d’une opposition organisée », tandis que le pouvoir dispose « de capacités répressives extrêmement élevées ». D’après les ONG, au moins 3.428 manifestants ont été tués.
### Le retour du chah et sa propagande
Les options s’offrent, mais apparaissent peu réalistes. La première, mise en avant dans les médias internationaux, est celle de Reza Pahlavi, prince héritier de la monarchie renversée en 1979, qui aspire à redevenir chah d’Iran. « Je reviendrai », avait-il déclaré en 1986 à la télévision d’État, grâce à un canal fourni par la CIA américaine, rapportait le *LA Times*. Soutenu par les États-Unis et Israël, il bénéficie d’une large couverture médiatique sur les réseaux sociaux, révèle un article du *Grand continent*, notamment à travers deux chaînes en langue persane (Iran International et Manoto) parmi les plus regardées. Et cela semble porter ses fruits : en dehors d’une minorité qui prône le retour des Pahlavi, une partie de la population voit cette option comme « de plus en plus envisageable », estime Amélie-M. Chelly. « Beaucoup se disent « pourquoi pas ? Ça sera toujours moins terrible que les mollahs » », ajoute-t-elle.
« Les canaux médiatiques laissent croire que le désir d’un retour à la monarchie est largement partagé parmi la population, ce qui n’est pas forcément exact », tempère la chercheuse. Bien que des drapeaux de l’ancien régime iranien, ornés d’un lion et d’un soleil, apparaissent lors des manifestations de soutien aux manifestants, ils sont surtout brandis dans les villes occidentales. « La majorité de ses partisans proviennent de la diaspora », confirme Bertrand Badie. Il ajoute : « Le premier cauchemar ne peut pas effacer le deuxième cauchemar ». Quand le nom de Reza Pahlavi résonne dans les manifestations, « c’est davantage pour lancer un défi aux dirigeants en leur opposant un système qu’ils abhorrent », souligne encore la spécialiste de l’Iran, même si « cela semble moins impensable qu’il y a dix ans ».
### Une opposition déstructurée, voire contestée
Actuellement, trois scénarios se dessinent. Une transformation de l’intérieur, si les Gardiens de la Révolution s’opposent au pouvoir religieux ; un changement catalysé par la venue d’un homme providentiel, dont le profil reste incertain ; une transition imposée de l’extérieur, tel que le personnage de Reza Pahlavi.
En plus de cette option, favorite pour les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite, Maryam Radjavi émerge comme une autre voix d’opposition au régime. Cependant, elle ne fait pas l’unanimité. Son mouvement, l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), est discrédité pour son alliance avec l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre de 1980-1988. « Rien ne prouve la popularité de cette opposition qui n’a de gauche que le nom », balaie Bertrand Badie.
Comme dans tous les régimes autoritaires, les prisons iraniennes sont pleines d’opposants politiques. Il est donc difficile de se structurer autour d’une personne ou d’un discours capable de remplacer l’État en place. Chaque soulèvement a entraîné son lot de manifestants emprisonnés (plus de 10.600 personnes ont été arrêtées ces dernières semaines, selon le Département d’État iranien).
Et « quand il n’y a pas d’opposition structurée, le scénario le plus probable est l’éclatement et l’anarchie prolongée », analyse le professeur, craignant « la décomposition de la société, à l’image de l’Irak et de la Libye ». L’Iran n’est pas monolithique, mais compte près de 80 millions d’habitants et s’étend sur plus d’un million de km², avec diverses minorités et religions. « Son effondrement pourrait mener à l’anarchie », avertit Bertrand Badie. L’Iran deviendrait alors « une poudrière ».

