Sécurité alimentaire : Élaboration d’un plan stratégique à long terme.
La Tunisie a enregistré, sur les dix dernières années, un déficit pluviométrique considérable, avec des précipitations annuelles moyennes ne dépassant pas 700 millimètres. Lotfi Khaldi a déclaré que, dans ce contexte de stress hydrique, le ministère de l’Agriculture a interdit depuis près de deux ans la culture de certains légumes gourmands en eau, à l’instar des tomates et des légumes à feuilles.
Le thème de la sécurité alimentaire est aujourd’hui une préoccupation majeure en Tunisie. Cette situation s’explique principalement par des conditions climatiques de plus en plus difficiles observées à l’échelle mondiale au cours de la dernière décennie. Au cours des dix dernières années, la Tunisie a enregistré un important déficit pluviométrique, avec des précipitations annuelles moyennes ne dépassant pas 700 millimètres, ainsi qu’une augmentation historique des températures, qui a atteint près de 38 degrés.
Ces conditions climatiques extrêmes ont impacté la production agricole, en particulier dans les régions traditionnellement productrices du nord du pays, telles que le Kef, Béja et Jendouba. Ces zones ont souffert d’un déficit sévère de précipitations, ce qui a entraîné une réduction alarmante des réserves des barrages. Cela a eu un effet direct sur la production agricole et sur l’approvisionnement des marchés en produits essentiels destinés aux consommateurs tunisiens.
Dans ce contexte, Lotfi Khaldi, membre du bureau national de l’Organisation de défense du consommateur (ODC) et ancien président de l’ODC, a indiqué que, face à cette pression sur les ressources en eau, le ministère de l’Agriculture a interdit, depuis près de deux ans, la culture de certains légumes gourmands en eau, comme les tomates et les légumes à feuilles, en raison d’une alerte hydrique lancée il y a trois ans.
Cette décision, bien qu’elle soit nécessaire pour préserver les ressources en eau, a exacerbé les tensions sur l’offre. En conséquence, le marché a connu des ruptures d’approvisionnement en produits de base, tels que les pommes de terre, les tomates, les piments verts, et certains fruits comme la pastèque, qui ont connu une flambée des prix devenus insupportables pour de nombreux Tunisiens.
De son côté, l’État n’a pas réussi à compenser ces pénuries par des importations. Le marché international des produits agricoles a subi, ces dernières années, de profondes mutations, avec une augmentation significative des prix, résultant de l’augmentation des coûts de production agricole et du transport international. Dans ces conditions, l’importation de produits agricoles est devenue particulièrement difficile, presque impossible, en raison de la hausse des prix, aggravée par la dépréciation du dinar face aux devises majeures.
Lotfi Khaldi a souligné que les politiques publiques actuelles en matière de sécurité alimentaire sont insuffisantes et ne permettent pas d’atteindre les résultats escomptés. Selon lui, toute politique axée principalement sur les subventions montre rapidement ses limites. Le système de subventions nécessite en effet une disponibilité permanente de ressources financières, alors que la Tunisie souffre depuis plusieurs années d’une raréfaction des ressources, aggravée par une crise économique persistante et un recours excessif à l’endettement, tant interne qu’externe, pour couvrir le déficit budgétaire. Les lois de finances récentes, en particulier celle de 2025, ont enregistré une baisse notable des crédits alloués aux subventions de produits de première nécessité, à cause de la limitation des importations de produits subventionnés comme le sucre et l’huile végétale, en raison de marges budgétaires insuffisantes.
Par ailleurs, Khaldi indique que les mesures incitatives mises en place par l’État pour les agriculteurs n’ont pas eu l’effet escompté. Il attribue cette situation à l’absence de planification rigoureuse de la production, au manque de moyens logistiques pour exécuter les plans d’action, ainsi qu’à l’insuffisance des mécanismes de contrôle et de suivi.
Devant ces constats, les défis actuels liés à la sécurité alimentaire en Tunisie appellent, selon l’ancien président de l’ODC, à l’élaboration d’un programme multidisciplinaire intégrant les mesures déjà engagées par l’État, notamment concernant la gestion des ressources hydriques. Ce programme doit être clair, transparent et ouvert au débat public. Il est crucial, insiste-t-il, d’éviter les stratégies élaborées à huis clos, car la sécurité alimentaire concerne tous les acteurs : agriculteurs, consommateurs, intermédiaires, administrations, mais aussi les Tunisiens vivant à l’étranger, qui apportent des expériences et des pratiques d’autres contextes.
Une autre condition essentielle à la réussite d’une politique visant l’autosuffisance alimentaire réside, selon lui, dans la clarté de la vision et la continuité de la gestion, indépendamment des changements politiques. Il s’agit d’un enjeu stratégique majeur, que tous les gouvernements devraient considérer comme une priorité, étant donné son caractère vital pour le peuple tunisien.
Sur le plan financier, Khaldi pense que l’État doit opter pour une mise en œuvre progressive de ce type de projets, en associant les ressources internes aux financements internationaux disponibles. Face aux défis climatiques et alimentaires, l’État tunisien doit ainsi agir simultanément à court et à long terme, malgré la rareté des ressources financières, la pénurie de produits agricoles sur les marchés internationaux, l’augmentation des prix et des coûts de transport, ainsi que la faiblesse du dinar face au dollar et à l’euro.
Dans cette optique, il appelle à un plan d’action transversal, donnant la priorité à plusieurs axes stratégiques : la rationalisation des ressources hydriques, notamment à travers l’entretien des barrages existants et la construction de nouveaux ouvrages avec des technologies modernes ; la rénovation du réseau national de distribution des eaux potables et agricoles pour réduire les pertes ; le renforcement des stations de dessalement d’eau de mer sur tout le territoire, en exploitant le potentiel de l’énergie solaire ; l’établissement d’un plan national d’encouragement à la production agricole sur une période de dix ans, avec des objectifs mesurables et un suivi rigoureux ; ainsi que la modernisation de la gestion des ressources hydriques et de la production agricole via l’utilisation de technologies telles que l’Internet des objets et l’intelligence artificielle.
Cependant, Khaldi rappelle que ces programmes nécessitent des investissements et des ressources budgétaires importantes, ce qui imposerait un étalement de leur mise en œuvre sur dix ans, afin de mobiliser les financements appropriés et de renforcer la coopération internationale.
Enfin, pour assurer la réussite de ces plans d’action, il souligne l’importance de rompre avec les méthodes classiques de gestion administrative des projets, qui ont montré leurs limites. Il plaide pour l’adoption de nouvelles méthodes de gouvernance, reposant sur des équipes restreintes d’experts, des outils modernes de pilotage, et des indicateurs de performance clairs et mesurables.

