France

Magistrats français inquiets des pressions de l’administration Trump

Fin décembre, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel a affirmé que l’administration Trump avait envisagé de sanctionner trois magistrats ayant condamné Marine Le Pen en mars 2025. Depuis août 2025, onze magistrats de la Cour pénale internationale (CPI), dont Nicolas Guillou, font l’objet de sanctions américaines particulièrement lourdes.


A quoi mesure-t-on un degré d’inquiétude ? Peut-être à l’émoi suscité par une information finalement démentie. Fin décembre, l’hebdomadaire d’investigation allemand, Der Spiegel, a affirmé que l’administration Trump avait envisagé de sanctionner les trois magistrats qui ont condamné en première instance Marine Le Pen, en mars 2025. Si l’information a finalement été qualifiée de « fausse et périmée » par Sarah B. Rogers, la sous-secrétaire d’État américaine, les inquiétudes au sein de la magistrature, y compris dans les plus hautes sphères, demeurent vives. Et pour cause : l’ingérence américaine dans des décisions de justice, qu’elles soient internationales ou nationales, n’a rien d’une fake news.

Depuis août 2025, onze magistrats de la Cour pénale internationale (CPI), dont le Français Nicolas Guillou, sont soumis à des sanctions américaines particulièrement sévères. « Ce n’est pas seulement une interdiction de territoire, insiste Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats (USM). Il ne peut plus se servir de tout ce qui touche de près ou de loin aux États-Unis. C’est un retour aux années 1990. » Par exemple, il lui est impossible d’avoir un compte sur des plateformes comme Amazon ou Airbnb, et il ne peut pas utiliser des services bancaires tels que Visa ou American Express. « Récemment, il a réservé une chambre d’hôtel en France via le site Expedia et, au bout de quelques minutes, celle-ci a été annulée car il est sur la liste des personnes interdites », précise le président de l’USM.

Le tort de ces magistrats de la CPI ? Avoir autorisé l’émission d’un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou – un allié fidèle des États-Unis de Donald Trump – inculpé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour les massacres à Gaza. En détournant de telles sanctions – initialement conçues pour cibler des terroristes, dictateurs ou narcotrafiquants – de leur fonction, l’administration américaine cherche ainsi à influer sur des décisions qui ne lui appartiennent pas. « Il suffit de taper sur quelques juges pour créer un climat de tension et d’inquiétude », note Ludovic Friat. Et d’ajouter : « C’est une manière de dire « regardez ce qui pourrait vous arriver ». »

Cet impérialisme s’est même immiscé dans des affaires nationales. Au Brésil, le juge ayant dirigé l’enquête sur le projet de coup d’État de l’ancien président Jair Bolsonaro a également subi de telles sanctions en juillet 2025. Les avoirs aux États-Unis de sa femme ont été bloqués et les Américains ont été interdits de commercer avec sa famille, sous peine de poursuites. Ces mesures ont finalement été levées le mois dernier suite à un vote du Congrès brésilien pour réduire la peine de l’ancien chef d’État.

« Il y a un an ou même six mois, vous m’auriez parlé de telles craintes sur l’ingérence américaine, je vous aurais répondu que cela relevait de la science-fiction, mais aujourd’hui ces inquiétudes ont un visage, un nom. Cela n’a rien d’abstrait », déclare Ludovic Friat. Au sein des juridictions, notamment à Paris où certaines chambres spécialisées traitent d’affaires d’envergure internationale, ces précédents ont profondément marqué les magistrats. Que se passera-t-il si un juge civil ou commercial prend une décision contre Google, Amazon ou un autre Gafam ? Ou si un autre juge condamne un partenaire politique des États-Unis ?

« La justice a besoin de sérénité pour fonctionner, insiste Ludovic Friat. Or, ces derniers temps, entre les discours internes diabolisant les magistrats et les remarques de Trump, on perçoit une inquiétude grandissante. » Jeudi dernier, dans une interview sur France 2, Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump, s’est d’ailleurs déclaré « 100 % favorable » à l’interdiction de séjour aux États-Unis des juges ayant condamné Marine Le Pen. Qu’en sera-t-il si elle est à nouveau condamnée en appel ?