Répression en Iran : les forces de sécurité tirent sur les manifestants.
Au cours des mobilisations iraniennes de ces dernières années, l’avocate Shirin Ebadi a estimé ce 9 janvier que depuis le début des protestations en ce début d’année, « au moins 400 personnes auraient été hospitalisées à Téhéran pour des blessures aux yeux causées par des tirs ». L’aveuglement a été utilisé en Iran comme instrument de neutralisation politique pour écarter un rival sans verser le sang.
Au cours des mobilisations en Iran ces dernières années, et notamment depuis le mouvement Femme, Vie, Liberté qui a débuté en 2022, la fréquence des blessures oculaires touchant les manifestants suscite l’inquiétude des observateurs. Des femmes, des jeunes, des étudiants et même des passants perdent un œil, voire la vue, à cause de tirs de chevrotine ou de projectiles à courte distance. Cette pratique des forces de sécurité se reproduit actuellement : l’avocate Shirin Ebadi, lauréate du Prix Nobel de la paix en 2003, a déclaré le 9 janvier que depuis le début de l’année, « au moins 400 personnes auraient été hospitalisées à Téhéran pour des blessures aux yeux causées par des tirs. »
Ces violences ne sont pas le fruit d’accidents isolés. Elles s’inscrivent dans une logique politique profondément ancrée dans l’histoire du pouvoir en Iran, où viser les yeux symbolise le retrait de toute capacité d’existence politique de la victime.
Dans la culture politique iranienne prémoderne, le regard est intrinsèquement lié à l’autorité. Voir, c’est savoir ; voir, c’est juger ; voir, c’est gouverner. Cette vision transparaît dans la littérature et l’imaginaire politiques iraniens. Par exemple, dans le Shahnameh (Livre des rois) de Ferdowsi, écrit au Xe siècle, la cécité est un indicateur de décadence politique et cosmique, signalant la perte du farr (gloire divine), qui légitime le pouvoir. Dans cette œuvre, l’aveuglement d’Esfandiyar par Rostam constitue une scène fondatrice de l’imaginaire politique iranien : en visant les yeux, le récit lie explicitement la perte de la vue à la disqualification du pouvoir.
Historiquement, l’aveuglement a été un outil de neutralisation politique. Il permettait d’écarter un rival, qu’il soit prince ou dignitaire, sans verser de sang, ce qui était considéré comme sacrilège touchant les élites. Un aveugle n’était pas exécuté mais simplement effacé de la sphère politique. Le chah Abbas Ier (1587-1629) a ainsi fait aveugler plusieurs de ses fils et petits-fils suspects de complot, et en 1742, Nader Shah a ordonné l’aveuglement de son fils et héritier Reza Qoli Mirza, illustrant cette pratique de neutralisation dans l’Iran prémoderne.
La République islamique ne revendique pas l’aveuglement comme punition. Cependant, le grand nombre de blessures oculaires lors des répressions contemporaines témoigne d’une continuité symbolique. Autrefois rare et ciblé, l’aveuglement est désormais répandu, nié par les autorités, produit par des armes qualifiées de « non létales » et rarement sanctionné. La fonction politique reste similaire : neutraliser sans tuer, marquer les corps pour dissuader, empêcher toute réémergence des contestations.
Dans l’Iran contemporain, le regard s’est transformé en arme politique. Les manifestants filment, documentent et diffusent. Les images circulent, transcendent les frontières et affaiblissent le récit officiel. Toucher aux yeux, c’est empêcher de voir et de faire voir : empêcher de filmer, d’identifier, de témoigner. Actuellement, la violence oculaire frappe majoritairement des femmes et des jeunes. Le regard féminin, visible et autonome, échappant au contrôle idéologique, devient politiquement inacceptable pour un régime fondé sur la maîtrise du corps et du visible.
La répression actuelle, suite aux manifestations massives de fin décembre 2025, s’est intensifiée avec une coupure d’Internet à l’échelle nationale, tentant de limiter la visibilité des violences infligées aux manifestants. Les témoignages médicaux et des reportages indépendants évoquent des hôpitaux débordés par des cas de traumatismes graves, notamment aux yeux, tandis que l’usage croissant d’armes à balles réelles contre la foule est documenté dans plusieurs provinces. Ces blessures confirment que le corps, et spécifiquement la capacité de voir et de documenter, est une cible centrale du pouvoir répressif.
Les récits des victimes féminines apportent une autre dimension à ces pratiques contemporaines. Depuis la mort de Mahsa Jina Amini en 2022, les femmes ont été à l’avant-garde des mobilisations. Certaines ont été aveuglées intentionnellement lors des manifestations, symbolisant à la fois l’effort du pouvoir pour effacer le regard féminin autonome, perçu comme une menace politique, et la résistance de femmes blessées mais tenaces, dont les visages mutilés deviennent des témoignages vivants de répression.
Cette histoire ne se limite pas à la neutralisation politique du passé : elle pénètre l’expérience corporelle des femmes aujourd’hui, où l’atteinte à l’œil se manifeste comme une violence instrumentale et un signe que la lutte politique s’engage également sur le champ visuel.
La République islamique a rompu avec le sacré monarchique, mais a conservé un principe ancien : le corps comme lieu d’inscription du pouvoir. Là où le souverain aveuglait pour sauvegarder une dynastie, l’État sécuritaire mutile pour assurer sa survie. Toutefois, cette stratégie a un effet paradoxal. Dans l’ancien Iran, l’aveuglement entraînait une disparition politique. Aujourd’hui, il rend visible la violence du régime, les visages mutilés circulant comme des symboles, témoignages d’une crise de légitimité profonde. En visant les yeux, le pouvoir iranien réactive une grammaire ancienne de domination : empêcher de voir pour annihiler l’existence politique.

