La difficulté d’une alternative démocratique en Iran : « Des révolutionnaires sans révolution »
Selon l’ONG Iran Human Rights, basée en Norvège, au moins 648 manifestants ont été tués en Iran depuis le 28 décembre et le début du mouvement de contestation contre le pouvoir. Jonathan Piron indique que 90% de la population en Iran considère que plus rien ne va dans le pays, et 30% d’entre eux considèrent que le régime est incapable de se réformer.
Ce spécialiste du Moyen-Orient estime que l’Iran se situe actuellement dans une phase intermédiaire, entre la protestation populaire et une éventuelle révolution. Il décrit ce moment comme un « moment de révolte » en raison de l’ampleur des manifestations, même si, depuis quelques jours, le black-out numérique rend difficile l’accès à des informations sur la situation. Une grande colère est manifeste, avec une forte présence dans les rues, qui persiste malgré la répression.
La répression est en effet sévère. D’après l’ONG Iran Human Rights, établie en Norvège, au moins 648 manifestants ont été tués en Iran depuis le 28 décembre, lorsque le mouvement de contestation contre le pouvoir a émergé. Cela illustre le caractère inédit du mouvement où la brutalité du régime pour réprimer la population est désormais manifeste. Jonathan Piron souligne une montée en intensité de cette brutalité, expliquant que, « dans les premiers jours, ce sont des forces de sécurité classiques qui ont réprimé, causant des dizaines de morts. Actuellement, nous entrons dans une phase où la brutalité vise à infliger de la douleur pour étouffer toute idée de révolte dès le départ ». Des images diffusées par la télévision publique iranienne montrent des corps dans les morgues, prouvant que le régime ne recule pas devant la diffusion de telles images pour intimider la population.
Cette dynamique entraîne l’Iran dans une situation sans précédent depuis 2009, avec la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad et les manifestations qui ont suivi, et peut-être même depuis 1979, la révolution qui avait renversé le régime dictatorial du Shah.
Ces nouvelles mobilisations massives ont été déclenchées par une détérioration continue de la situation économique, marquée par l’effondrement de la monnaie iranienne face au dollar, dans un contexte déjà difficile. La colère de la population s’est rapidement transformée en contestation politique, exacerbée par le ressentiment envers un régime corrompu incapable de répondre aux besoins des citoyens. Jonathan Piron mentionne que « des sondages du régime, qui ont fuité, montrent qu’environ 90 % de la population en Iran considère que rien ne fonctionne dans le pays, et 30 % pensent que le régime est incapable de se réformer ». La détérioration économique a donc catalysé une colère latente.
Il est aujourd’hui difficile d’évaluer l’étendue géographique de cette révolte populaire, en raison de la coupure d’internet imposée par les autorités iraniennes depuis vendredi dernier. « Au début du mouvement, les informations montraient que les provinces du plateau central, plutôt persanophones, manifestaient, tandis que celles habitées par des minorités comme les Kurdes ou les Arabes ne faisaient pas partie des principales zones de protestation. Cependant, des pics de contestation ont été observés, notamment en province d’Ilam, à l’est du pays, en raison d’attaques contre un hôpital qui ont profondément choqué la population. Actuellement, la situation est opaque. Nous savons que les manifestations se poursuivent et que la brutalité persiste, mais la compréhension de la sociologie politique de cette révolte nous échappe », indique Jonathan Piron.
De plus, aucun mouvement politique organisé n’émerge des manifestations, car les courants d’opposition en Iran ont été largement criminalisés. Toutefois, certains mouvements de la société civile tentent d’organiser des contestations, notamment des syndicats de retraités et des mouvements étudiants, qui manifestent indépendamment. « La conscientisation politique existe », affirme Jonathan Piron.
Si les manifestants sont clairs dans leurs revendications envers le régime, la difficulté réside dans l’absence de leadership capable de coordonner les mobilisations à l’intérieur du pays. Cette absence de figure centrale freine le mouvement, car les manifestants manquent d’un « élément qui permet d’initier un mouvement supérieur, capable d’offrir une alternative politique au régime en place. Bien qu’il n’existe pas de coordination politique alternative pour le moment à l’intérieur de l’Iran, une volonté d’organiser des efforts existe à l’extérieur, notamment autour de la personnalité de Reza Pahlavi, le fils du Shah ».
Reza Pahlavi est de fait très actif dans ses interventions publiques depuis les États-Unis, où il est en exil. Des images ont récemment montré des manifestants en Iran scandant son nom, mais il n’est pas unanime dans le pays. « Il incarne encore une certaine image pour une partie de la population qui réclame un retour au régime impérial, surtout auprès des jeunes. La plupart des jeunes en Iran aujourd’hui n’ont pas connu l’époque impériale. Il existe un contre-discours autour de la figure de Pahlavi par rapport à la haine envers la République islamique. Cependant, il est contesté, et des graffitis tels que ‘ni Mollah, ni Shah’ circulent. On constate aussi des appels contre le retour à une nouvelle dictature, étant donné que certains voient le régime impérial comme une dictature à éviter ».
Il demeure difficile de savoir à quel point l’idée du retour du Shah trouve un écho dans la population. Selon Jonathan Piron, Reza Pahlavi parvient cependant à s’imposer par défaut dans le discours, car les mouvements de la diaspora iranienne, y compris les Moujahidines du peuple et d’autres mouvements de gauche, sont depuis longtemps divisés.
Pahlavi se positionne ainsi comme une figure extérieure, un rôle qu’il a auparavant tenté de jouer en cherchant à bâtir une coalition après les révoltes de 2022. « Mais cette coordination a alors échoué, notamment suite à sa visite en Israël, qui a été mal perçue par divers mouvements de la diaspora. Il est critiqué à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, mais bénéficie aujourd’hui de soutiens importants et d’une communication efficace ».
Enfin, un enjeu majeur se pose : si Reza Pahlavi émerge comme le leader du changement, avec quelles forces politiques sera-t-il en mesure de s’allier, face à une population profondément divisée ? La question reste ouverte.
« La grande difficulté de la situation actuelle réside dans le fait que l’on fait face à des révolutionnaires sans révolution. Il existe une volonté parmi une grande partie de la population de changer le régime, mais il manque une plateforme politique commune ».
Les projets des États-Unis pour l’Iran pourraient même étouffer ce mouvement dans l’œuf, selon Jonathan Piron. Il souligne que Donald Trump « n’a pas cette vision d’une alternative politique démocratique, son objectif n’est donc pas spécifiquement un changement de régime : ‘L’exemple récent du Venezuela est révélateur, alors que l’alternative proposée par le Prix Nobel de la paix était mise en avant, Trump l’a écartée, tout comme ce qui se passe actuellement avec Reza Pahlavi' ».

