Belgique

Les jeunes n’ont plus envie de faire l’amour : Netflix et réseaux sociaux en cause ?

En 2024, une enquête de l’Ifop a révélé que 28% des 18-24 ans n’ont eu aucun rapport sexuel au cours de l’année écoulée, tandis qu’en 2006, ce chiffre était de 5%. Selon la sexologue Lidwine Arendt, « le binge-watching remplace le sexe au niveau dopaminergique car ça demande moins d’effort ».


Une enquête de l’Ifop publiée en 2024 révélait que 28% des 18-24 ans n’ont eu aucun rapport sexuel au cours de l’année écoulée. En 2006, ce chiffre était de 5%. Cela représente peut-être le paradoxe de cette génération : alors que la sexualité et ses pratiques sont régulièrement débattues et déconstruites, notamment sur les plateformes numériques, les jeunes font de moins en moins l’amour. Seraient-ils devenus incapables de passer à l’acte ?

D’après les professionnels, cette baisse de désir n’est pas nouvelle. La vice-présidente de la Société des sexologues universitaires de Belgique (SSUB), Lidwine Arendt, explique que ce phénomène a d’abord été observé au Japon et aux États-Unis, avant de se répandre en Europe. Quel est donc le nouveau lien entre smartphone et sexe ?

### Le cerveau humain, constamment sous dopamine

L’hyper-connectivité de notre époque révèle de nombreux comportements potentiellement problématiques pour notre santé s’ils sont réalisés de manière répétitive et obsessionnelle. Ceux-ci noieraient alors constamment le cerveau de dopamine, agissant ainsi comme une drogue.

En effet, Axel Cleeremans, directeur de recherche au Fonds national de la recherche scientifique et professeur de sciences cognitives à l’Université libre de Bruxelles, explique qu’il s’agit du système de récompense. Le mécanisme à l’œuvre est le suivant : plusieurs zones du cerveau – notamment le centre de traitement des émotions et celui de la régulation des comportements – sont connectées entre elles grâce à un même groupe de neurones : les neurones dopaminergiques, qui produisent le neurotransmetteur dopamine.

Le cerveau produit alors de la dopamine lorsqu’il fait l’expérience du plaisir ou qu’il anticipe une récompense dans un futur proche. « Le problème, c’est que différentes substances ou comportements peuvent parasiter ce système. C’est le cas des drogues, mais également de certains comportements répétitifs associés à une récompense instantanée comme le fait de scroller sur les réseaux sociaux ou de binge-watcher une série, » explique l’expert en neurosciences.

### L’effet Netflix

« Les jeunes sont déconnectés de leur désir, c’est-à-dire de l’élan motivationnel à avoir un rapport, car la satisfaction est immédiate avec les réseaux sociaux. »

Le binge-watching, qui consiste à regarder un écran pendant de très longues périodes, a ainsi régulièrement été associé au visionnage successif de plusieurs épisodes d’une série. Et ça saturerait le cerveau de dopamine.

Pour Lidwine Arendt, « le binge-watching remplace le sexe au niveau dopaminergique car ça demande moins d’effort ». De plus, Netflix peut être utilisé comme une forme d’évitement et d’anesthésie mentale : cela permet d’éviter une relation sexuelle réelle tout en vivant une forme de sexualité par procuration. En s’identifiant à des personnages de fiction, on pourrait ressentir leur plaisir.

### L’ennui est bénéfique

« Le désir naît du manque et de la frustration. » L’utilisation constante des écrans ne permet logiquement pas de s’ennuyer ou d’avoir des périodes de latence qui sont pourtant nécessaires à l’érotisation, selon Lidwine Arendt. « Tout va trop vite. Les jeunes n’ont pas appris à attendre et à être frustrés, et donc à imaginer quoi faire pendant ces périodes. »

Les plateformes numériques et les réseaux sociaux bombardent donc tout le temps leurs utilisateurs de mini-récompenses. Cependant, à force de recevoir ces micro-doses de plaisir, obtenues sans aucun effort, le cerveau développe une forme de tolérance. « On a besoin de stimulations de plus en plus extrêmes pour éprouver le même plaisir », résume Axel Cleeremans, spécialiste en sciences cognitives.

Face à un écran qui met tout à notre disposition, immédiatement, gratuitement et sans grand travail, le désir sexuel « analogique » – qui nécessite de communiquer avec son partenaire – paraît soudainement beaucoup moins « rentable » pour le cerveau.

### Une baisse de désir globale et multifactorielle

La tendance mondiale est donc au « bed rotting », ou le fait de paresser au lit pendant plusieurs heures durant son temps libre. Tout est lié au scroll 24h/24 sur TikTok ou au binge-watching. Ces comportements quasi-obsessionnels sont devenus courants chez de nombreux jeunes. Si l’anesthésie cérébrale et la dopamine sont aujourd’hui privilégiées, c’est surtout dû au contexte global.

Pour Nicole Decuyper, conseillère conjugale et sexothérapeute, la baisse de désir est multifactorielle. « Cela peut s’expliquer par des facteurs psychologiques et physiques. Parfois les jeunes sont tellement pressés par le travail que tout le reste passe à la trappe, y compris le relationnel. Et cela impacte la vie sexuelle. »

Aussi, les jeunes perçoivent le sexe différemment. « A l’époque, la notion de plaisir était liée à la reproduction, aujourd’hui, on a plus de temps libre, donc on a plusieurs sources de plaisir : sexualité, explorer, voyager, etc. » Une bonne partie d’entre eux a déconstruit la sexualité telle qu’envisagée par leur pair : les coups d’un soir ne les intéressent plus. Ils choisissent souvent de ne plus avoir de relation pour reprendre le contrôle sur cette ultra-connectivité.

Finalement, l’une des façons privilégiées aujourd’hui pour retrouver du désir, si besoin, car une baisse de désir n’est problématique que si elle provoque un mal-être, se résume au lâcher-prise : lâcher les écrans, apprendre à s’ennuyer et voir ce qu’il pourrait se passer. L’avenir de notre libido dépend de notre capacité à nous déconnecter pour mieux se reconnecter à l’autre.