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Rolland, un malin : Courbis ne lance pas Zidane sur un coup de bluff

Rolland Courbis, entraîneur du football français, est décédé trois semaines après Jean-Louis Gasset. Il a été le premier à donner sa chance à Zinédine Zidane au sein des Girondins de Bordeaux à l’été 1992.


Si les grands esprits se rencontrent, les grandes personnalités du football français, elles, nous quittent récemment. Trois semaines après la disparition de Jean-Louis Gasset, c’est au tour de Rolland Courbis, une figure emblématique de notre championnat, de s’éteindre. Courbis représentait le football d’antan, celui aux maillots amples et aux sponsors uniques, où l’on fumait joyeusement des cigarettes sur le banc de touche, bracelet au poignet et chaîne en or visible sous une chemise déboutonnée sur une poitrine brune un peu virile.

Son accent marseillais, facilement identifiable, et sa gouaille unique font partie de son héritage. Si les plus jeunes d’entre vous ne connaissent que le Courbis consultant sur RMC, ceux d’entre nous qui ont vécu son époque se souviennent aussi de lui en tant qu’entraîneur, celui de la fameuse remontée incroyable du football français lors du match Marseille-Montpellier (5-4) au stade Vélodrome, mais également celui que les présidents sollicitaient en tant que pompier pour sauver leurs clubs en difficulté.

Certes, le Marseillais avait une forte mobilité, ne restant jamais plus de deux ans sur le même banc, et son palmarès n’est pas le plus étoffé, avec notamment un titre de champion de France de L2 avec Ajaccio en 2002. Pourtant, Rolland Courbis demeure un entraîneur ayant laissé une empreinte profonde dans l’histoire du football français. Ce sont les Girondins de Bordeaux qui lui ont ouvert les portes du monde professionnel à l’été 1992, et ils ne l’ont pas regretté. C’est lui qui a fait venir un certain Zinédine Zidane après un début de carrière prometteur à l’AS Cannes.

Ce jour-là, alors qu’il allait négocier le transfert de Jean-François Daniel avec le président de l’époque, Alain Afflelou, Courbis a tenté un coup osé : oser demander « juste par curiosité, le jeune Zidane là, il a signé à Marseille ? ». Peretti, le président cannois, lui a répondu que non, que ça devait se faire mais qu’ils le trouvaient trop lent finalement. Il a aussi déclaré que Wenger à Monaco n’était pas intéressé non plus. Alors que Cannes allait descendre en D2 et avait besoin de vendre, Courbis a signifié à Afflelou qu’il fallait saisir l’occasion. Afflelou a alors demandé à Peretti : « Ça coûterait combien ? ». Quand celui-ci a dit quatre millions, Afflelou a jugé cela un peu cher pour un jeune joueur sans expérience. Courbis a alors martelé le pied d’Afflelou sous la table pour lui faire comprendre qu’il fallait agir.

Finalement, Afflelou et Courbis repartiront avec Zidane pour trois millions de francs et la promesse de signer également Eric Guérit, un autre joueur bien payé de l’équipe cannoise. « Il était venu pour recruter un joueur, il est reparti avec trois », se rappelle aujourd’hui l’intéressé. « Rolland avait un esprit vif, c’était un fin stratège », précise-t-il.

Guy Lacombe, directeur sportif de l’AS Cannes à l’époque, même s’il n’était pas présent ce jour-là, soutient volontiers cette anecdote du pied écrasé, affirmant que « Bordeaux lui doit beaucoup ». En effet, Zidane sortait d’une saison difficile avec Cannes, relégué en D2 à la fin de la saison 91-92, et peu de clubs se bousculaient pour le recruter.

« Courbis a été l’un des premiers à croire en Zidane », rappelle l’ancien entraîneur du PSG. « Il a compris que le président cannois faisait des économies et a donc saisi l’opportunité. Rolland avait bien vu que Yazid traversait une période compliquée à cause de ses allers-retours à Paris pour son service militaire, mais il savait qu’il avait un potentiel énorme ».

Malgré leurs différences, le jeune et timide Zidane et le joyeux Courbis ont bien fonctionné ensemble. « Rolland comprenait facilement les gens », témoigne François Grenet, un ancien Bordelais âgé de 18 ans à l’époque. « Il avait ce don de te mettre en confiance, peu importe que tu sois une star ou un jeune qui monte. C’était un manager exceptionnel ».

Sous sa conduite, Zidane, encore appelé « Yazid », devient « Zizou ». Alexandre Fiévée se souvient que « Courbis avait du mal avec Yazid et n’aimait pas le prononcer correctement. Il a décidé de l’appeler Zizou, comme le font les Marseillais ».

Après deux saisons à Bordeaux, et deux quatrièmes places, Afflelou prend la décision de se séparer de Courbis, le trouvant peut-être un peu trop audacieux pour son club. Quant à Zidane, bien qu’il ait envisagé de rester longtemps aux Girondins, les grands clubs se sont rapidement manifestés pour lui, rendant son séjour en France trop petit pour son immense talent.

Lorsque la Juventus montre de l’intérêt pour Zidane, ils se tournent à nouveau vers Courbis pour son avis. « La Juventus hésitait sur son potentiel, ayant déjà Del Piero en 10 », raconte Fiévée. « Courbis leur a dit : ‘Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise sur Zizou sinon que c’est un joueur exceptionnel ?’ Ces mots ont suffi à convaincre les dirigeants italiens qui, eux aussi, ne regretteront pas d’avoir écouté le sage entraîneur à la chemise ouverte ».