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Chypre préside l’Union européenne malgré tensions gazières en Méditerranée

Chypre assure la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne pour la deuxième fois, après 2012, et organisera toutes les réunions du Conseil pendant 6 mois. Actuellement, Chypre est toujours divisée avec au nord une république turque autoproclamée, reconnue uniquement par la Turquie.


C’est la deuxième fois depuis 2012 que Chypre prend la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. Après une cérémonie de lancement de cette présidence ce mercredi après-midi à Nicosie, Chypre organisera toutes les réunions du Conseil pendant six mois, avec pour mission de trouver des compromis entre les 27 États membres, la Commission et le Parlement européens sur des sujets sensibles comme le Mercosur et l’immigration, question sur laquelle Chypre est particulièrement impliquée.

Le thème de ce semestre chypriote sera « Une Union autonome, ouverte sur le monde ». La présidence chypriote met l’accent sur le renforcement de la capacité de défense européenne, essentielle dans le contexte actuel.

Dans la continuité de la présidence danoise prévue pour 2025, Chypre vise également à établir un budget à long terme pour l’Europe, à améliorer sa compétitivité, à défendre ses valeurs et à accroître son influence mondiale. Nicosie souhaite également progresser dans l’élargissement de l’Union européenne, notamment en intégrant l’Ukraine et la Moldavie. De plus, en raison de sa position géographique, elle souhaite favoriser le dialogue au Proche-Orient et en Méditerranée orientale.

Cependant, Chypre demeure divisée, avec une république turque autoproclamée au nord, reconnue uniquement par la Turquie. Cette situation témoigne d’une longue histoire de tensions entre l’Europe et l’Orient.

### Chypre, une île durablement divisée au cœur des tensions méditerranéennes

Nicosie est unique au monde, comparable à Berlin pendant la guerre froide, car elle est sectionnée par un mur. Cette séparation découpe l’ensemble de l’île de Chypre, divisée depuis près de cinquante ans entre deux entités politiques distinctes.

Au sud se trouve la République de Chypre, reconnue par les Nations unies depuis 1960 et membre de l’Union européenne. Au nord existe, depuis 1974, la République turque de Chypre du Nord, trouvant son unique reconnaissance auprès de la Turquie. Cette scission fait de Chypre l’un des conflits gelés les plus anciens et persistants de la région méditerranéenne.

Stratégiquement située dans le bassin levantin, à l’est de la Méditerranée orientale, Chypre se déroule comme un carrefour entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient.

Chypre se trouve seulement à 75 kilomètres des côtes turques au nord, tandis que la Syrie, le Liban et Israël se situent à l’est, et l’Égypte et la Libye au sud. En revanche, la Grèce continentale est distante d’environ 1000 kilomètres.

Le nom de Chypre pourrait provenir du grec ancien « kupros », signifiant « cuivre, » en lien avec ses gisements, ou du mot « kyparissos, » qui désigne le cyprès, un conifère présent en abondance sur l’île.

L’île accueille 1,3 million d’habitants et s’étend sur 9250 km², une surface légèrement supérieure à celle de la Corse. Au sud, vit une population majoritairement chypriote grecque et chrétienne orthodoxe, tandis qu’au nord se trouve une population presque exclusivement chypriote turque et musulmane.

### Un carrefour entre l’Europe et l’Orient

Cette division tire ses origines d’une histoire jalonnée de convoitises. En raison de son emplacement stratégique, Chypre a connu la domination de plusieurs empires.

Autonome jusqu’au VIe siècle avant J.-C., l’île a été la proie des Perses et des Grecs. Après avoir été hellénisée, elle est tombée sous le contrôle d’Alexandre le Grand, des Ptolémées d’Égypte puis de l’Empire romain. Convertie au christianisme, elle fait partie de l’Empire byzantin après la scission de ce dernier en 395, avant d’être conquise par les Francs en 1192, puis par Venise en 1489 et enfin par l’Empire ottoman en 1571.

En 1914, Chypre devient une colonie britannique. C’est durant cette période qu’émerge le mouvement de l’Enôsis, prônant le rattachement de Chypre à la Grèce. En 1931, un premier soulèvement populaire contre l’occupation britannique réclame l’union avec la Grèce. Pour contrer cette demande, les Britanniques soutiennent les communautés turques, exacerbant ainsi les tensions intercommunautaires.

Après une guerre civile, Chypre obtient son indépendance en 1960 et rejoint l’ONU et le Commonwealth, tandis que le Royaume-Uni conserve deux bases militaires sur l’île. Cependant, dès 1964, les violences reprennent, alimentées par l’intervention indirecte de la Grèce et de la Turquie.

### Des mouvements de populations entre le nord et le sud

La situation s’aggrave en 1974 lorsque la junte militaire grecque tente un coup d’État à Nicosie. Le président Makarios III est évincé par les colonels au pouvoir à Athènes. En réponse à ce coup d’État, la Turquie lance l’opération Attila et envahit le nord de l’île, contrôlant ainsi 37% du territoire. Cette intervention entraîne de vastes déplacements de population : environ 200.000 Chypriotes grecs fuient vers le sud, tandis que 40.000 Chypriotes turcs se dirigent vers le nord.

Depuis lors, Chypre est divisée par une « ligne verte », une zone tampon administrée par les Casques bleus de l’ONU, s’étendant sur 180 kilomètres et variant en largeur de quelques mètres à plusieurs kilomètres.

En 1983, face à la République de Chypre, la communauté turque proclame la République turque de Chypre du Nord, uniquement reconnue par la Turquie.

En 1999, dans le cadre de l’adhésion de Chypre à l’Union européenne, le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, tente sans succès de trouver une solution pour réunir les deux parties en une fédération d’États. En 2004, les Chypriotes grecs rejettent le plan d’unification lors d’un référendum organisé dans les deux parties. Depuis 2008, des négociations sont en cours… Le nouveau président chypriote turc élu en 2025, Tufan Erhürman, affiche une attitude positive à cet égard, contrairement à son homologue turc Erdogan, qui privilégie une solution à deux États.

### Ligne verte

Depuis la réunification allemande, Chypre est le seul État membre de l’Union européenne où persiste une ligne de démarcation, Nicosie étant la seule capitale mondiale divisée entre deux États.

Les Turcs au nord et les Grecs au sud, séparés par des Casques bleus, une force des Nations unies, chargée du maintien de la paix à Chypre depuis mars 1964. Certains habitants du nord détiennent également un passeport du sud, européen.

Ce n’est qu’en 2003 que les habitants sont autorisés à franchir cette frontière interne. Dans la zone tampon ou ligne verte, subsistent des bâtiments abandonnés, tels que l’ancien aéroport international, figé dans le temps. Une situation mal vécue par bon nombre d’habitants, comme le démontre un reportage de 2023.

Cette division se reflète aussi dans l’économie. La République de Chypre, intégrée à l’Union européenne en 2004 et à la zone euro en 2008, bénéficie d’un développement économique axé sur le tourisme et le transport maritime. Chypre du Nord, sous embargo international, est presque entièrement dépendante de la Turquie, dont elle utilise la monnaie. Les difficultés économiques en Turquie impactent fortement la région nord, qui souffre d’une inflation très élevée.

### Tensions autour du gaz

Au-delà des fractures politiques, Chypre se trouve au centre de nouvelles tensions liées à la découverte de vastes gisements de gaz naturel en Méditerranée orientale.

Ces ressources, évaluées à environ 2500 milliards de mètres cubes, suscitent des rivalités autour des zones économiques exclusives (ZEE). Ne disposant d’aucun gisement identifié dans ses propres eaux, la Turquie conteste les accords signés entre Chypre, la Grèce, Israël et l’Égypte, cherchant à élargir sa propre ZEE.

Ces désaccords ont entraîné plusieurs incidents maritimes, impliquant des navires de forage et des escortes militaires, ainsi qu’une escalade des tensions diplomatiques avec l’Union européenne. Pour Ankara, ces actions sont justifiées par la défense des droits des Chypriotes turcs ainsi que par des considérations économiques et politiques internes, visant à jouer la carte nationaliste.

Ainsi, Chypre apparaît plus que jamais comme une île divisée, tiraillée entre héritage historique, rivalités régionales et enjeux énergétiques.

Il existe toutefois quelques signes d’apaisement récents, notamment la perspective d’une rencontre au sommet prévue avec les 27 États, ainsi que la Turquie et les pays de la Méditerranée orientale à Nicosie le 23 avril. Malgré cela, une réunification demeure incertaine, tandis que la question gazière continue de complexifier un conflit déjà ancien.