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Incendie de Crans-Montana : Les victimes filment plutôt que de fuir.

Le soir du Nouvel An, des jeunes ont filmé le départ du feu au sous-sol du bar Le Constellation à Crans-Montana, ce qui a conduit à la mort de 40 personnes et à 116 blessés. Anissa Ali, diplômée en psychothérapie, indique que le « biais de normalité » pousse les individus à minimiser les signaux d’alerte face à un danger.

« Cela en dit long sur leur mentalité », « Ils préfèrent filmer et rigoler plutôt qu’agir », « L’inconscience de ces jeunes »… Une vague de critiques s’abat sur les jeunes qui ont enregistré le début de l’incendie au sous-sol du bar Le Constellation, à Crans-Montana, lors de la soirée du Nouvel An. Certains affirment que cette génération est « scotchée à son smartphone », soutenant qu’eux auraient fui ou tenté d’éteindre les flammes au début.

Sur les vidéos publiées le soir du tragique événement qui a causé la mort de 40 personnes et fait 116 blessés, des jeunes continuent effectivement à chanter et danser alors que le feu se propage rapidement au plafond. D’autres filment la scène avec leur smartphone, comme si le danger n’était pas imminent. Ce comportement a surpris plus d’un, entraînant de nombreuses critiques sur cette génération qui « vit sans arrêt dans le virtuel ».

« Notre cerveau cherche d’abord la continuité »

Mais peut-on vraiment parler d’inconscience ? Ou affirmer, comme l’a écrit un utilisateur de X, qu’« une vidéo vaut [désormais] plus qu’une vie » ? Cinq jours après l’incendie mortel, de nouvelles voix s’élèvent sur les réseaux sociaux pour éclairer un processus cognitif qui pourrait expliquer le comportement des jeunes présents dans le bar. Au-delà de la « génération Instagram » évoquée, il s’agit du « biais de normalité », un « réflexe très humain », selon Anissa Ali, diplômée en psychothérapie.

Pour la thérapeute, le « biais de normalité » est « le réflexe très humain qui nous pousse, face à un signal inquiétant (mais encore ambigu), à le ranger dans la catégorie du  »déjà connu » ». Face au danger auquel elles étaient exposées, les personnes présentes dans le bar Le Constellation ont pu se dire, ou se convaincre, qu’il ne s’agissait que d’un incident ordinaire et/ou passager. En d’autres termes, leur cerveau a minimisé, voire ignoré, les signaux d’alerte liés au danger et à ses conséquences. Mais contrairement à ce qui a été affirmé sur les réseaux sociaux, cela ne s’est pas fait « par inconscience ou bêtise, mais parce que notre cerveau cherche d’abord la continuité », précise la spécialiste.

Un phénomène accentué par l’ambiance festive

Des études sur les incendies et les évacuations ont montré que ce n’est pas nécessairement la panique qui met les gens en danger. « Souvent, c’est l’avant : ces minutes ou secondes où l’on observe, où l’on vérifie, où l’on cherche une confirmation, où l’on attend un signal clair », explique Anissa Ali. On parle de « pre-movement time » outre-Manche. « Nous tournons autour de l’information pour la rendre certaine avant de nous mettre en mouvement ».

Dans un bar en pleine fête, entre musique, rires et autres sons ambiants, « cette ambiguïté initiale est encore plus trompeuse », ajoute l’experte. Un danger, quel qu’il soit, peut être interprété comme « un simple désagrément, un effet de décor, une agitation banale assimilée au contexte ».

De plus, le comportement des autres influence également nos réactions face au danger. « Nous lisons la gravité à travers les autres. Si les gens autour restent assis, continuent à parler, filment, rient ou attendent, cela normalise la scène », précise-t-elle. Dans ce cas, les vidéos tournées dans le bar montrent plusieurs jeunes continuer à faire la fête, malgré la propagation des flammes, comme si rien ne laissait présager le drame en train de se produire.

Un réflexe face aux pires situations

Décrit par la journaliste Amanda Ripley dans le livre The Unthinkable (2009), le « biais de normalité » se définit donc par le fait d’ignorer ou de sous-estimer des signaux d’alerte, même les plus évidents et imminents. « Même lorsque nous sommes calmes, notre cerveau a besoin de 8 à 10 secondes pour traiter chaque nouvelle information complexe. Plus le stress augmente, plus le processus est lent. Bombardé d’informations, notre cerveau passe à une vitesse inférieure juste au moment où nous avons besoin d’agir rapidement », écrit-elle pour le Time Magazine en 2005.

Elle cite notamment une étude réalisée par le National Institute of Standards and Technology (NIST) auprès de survivants des attentats du 11 septembre 2001. Parmi ceux qui ont réussi à s’échapper du World Trade Center, certaines personnes sont parties immédiatement, mais environ un millier a tenu à éteindre son ordinateur avant de fuir. Ce n’était ni une génération Instagram, ni de l’inconscience, ni de la bêtise, seulement un réflexe que tout un chacun peut avoir face aux pires situations et scénarios possibles.