Le succès de « Sahbek Rajel 2 » : analyse d’un phénomène cinématographique.
Depuis sa sortie, « Sahbek Rajel 2 » rencontre un véritable engouement populaire, avec des salles de cinéma affichant complet presque partout. Actuellement, plus de trois semaines après sa diffusion en salles, « Sahbek Rajel 2 » rassemble encore des spectateurs de tous âges, formant de longues files devant les salles.
Depuis sa sortie, « Sahbek Rajel 2 » suscite un véritable engouement populaire. Les salles de cinéma affichent complet presque partout, et il est difficile d’obtenir des places le jour même de la projection.
Comment expliquer que les Tunisiens, qui boudaient autrefois les salles obscures, soient conquis par ce film ? Analyse d’un phénomène cinématographique sans précédent.
La Presse — Les scénaristes Zinelabidine Mastouri, Ahmed Essid et Kaïs Chekir, qui est également le metteur en scène du film, ont proposé une comédie policière où le rire coexiste avec les intrigues criminelles. Ils ont misé sur la dynamique du bon flic/mauvais flic, une formule déjà exploitée avec succès dans des films arabes et internationaux. Karim Gharbi, alias Azzouz, et Yassine Ben Gamra, qui joue le rôle de Mahdi, forment un duo inattendu mais efficace dans leur lutte contre les malfaiteurs.
Confrontés à des défis et menaces, ils finissent par laisser de côté leur rivalité pour se comprendre et s’entraider. L’image du policier strict, symbole de discipline, est ainsi détournée pour donner lieu à des situations hilarantes et absurdes. Le film explore même l’intimité des personnages, ainsi que leurs relations familiales et sociales. Le public prend plaisir à voir ce stéréotype renversé.
Dans ce comique de caractère, le rire naît des traits de personnalité rigides face à des situations inattendues et drôles. C’est notamment le cas de Mahdi et de son gendre, Si Lahbib. Azzouz, Titou (Sofiane Dahech) et Bakhano (Noureddine Bouhajba) apparaissent, quant à eux, comme naïfs, voire ridicules. Fatma, pour sa part, incarne la présence féminine adouci l’intrigue.
Entre sérieux et humour parfois marqué, les situations présentées sont profondément ancrées dans la réalité tunisienne. L’équipe du film a compris, dès le premier « Sahbek Rajel », qu’elle pouvait réussir sans imiter des œuvres étrangères. Le public y retrouve des faits crédibles, des scènes du quotidien et des réactions typiques de son environnement, ce qui favorise son identification. Le film intègre également des critiques et des clins d’œil habilement disséminés, que le public s’amuse à analyser.
Tout est question de dosage
Le rire des deux « Sahbek Rajel » repose sur des stratégies linguistiques, visuelles, psychologiques et techniques.
Le personnage de Bakhanou incarne parfaitement le comique de répétition avec l’expression « Chikha », devenue sa signature. Cette technique, où les acteurs répètent des répliques qui font rire à chaque fois, existe depuis la commedia dell’arte et même plus tôt.
Le film utilise des jeux de mots à double sens parfois audacieux et des calembours aux sous-entendus osés, mais jamais obscènes et tout en restant éloigné de la vulgarité. Il se présente avant tout comme adapté à toute la famille.
L’effet de rire est particulièrement bien dosé.
Le film ne repose pas sur le ridicule qui pourrait ennuyer. Il évite également de reprendre les blagues déjà connues des réseaux sociaux, comme certaines séries diffusées durant le Ramadan. Par ailleurs, il ne mise pas sur un humour sophistiqué et complexe qui pourrait fatiguer le spectateur, tout en permettant d’assimiler les situations drôles sans ralentir le rythme. Un timing parfait a été essentiel pour jongler entre anticipation et surprise, entre comique et action, tout en maintenant l’attention du public. La force du scénario réside dans sa capacité à créer des situations où le suspense monte, rendant l’inattendu hilarant. Le public est constamment surpris, devinant ce qui va se reproduire, mais découvrant souvent une petite variation.
Cette tension anticipative se libère au travers du rire. Les scènes d’action, quant à elles, ne sont ni crues ni choquantes, accompagnées de gags physiques tels que des chutes et autres incidents comiques. Les enfants dans les salles acclament et applaudissent, visiblement divertis.
L’utilisation de la caméra et le cadrage renforcent le comique dans « Sahbek Rajel 2 ». Les zooms mettent en valeur les expressions faciales et les mouvements corporels des acteurs qui parviennent parfois à susciter le rire sans prononcer un mot. À noter que les deux acteurs principaux comiques, Karim Gharbi et Sofiane Dahech, sont tous deux diplômés de l’Institut Supérieur des arts dramatiques et possèdent une large expérience à l’écran et sur les planches. Ils maîtrisent à la perfection le registre comique et savent adapter leur jeu aux diverses situations, qu’il s’agisse de gags visuels, de dialogues humoristiques ou de comiques de caractère.
Le public les connaît et les a appréciés dans d’autres films et séries où ils ont joué ensemble. Leur présence sur une même affiche garantit un rire assuré. De plus, ils comptent des millions de fans sur les réseaux sociaux et s’investissent personnellement dans la promotion de leurs films en créant du contenu original. L’année dernière, lors de la sortie du premier « Sahbek Rajel », une vidéo de Karim Gharbi avec le Magazine de « La Presse », dont il était en couverture, a cumulé près d’un million et demi de vues.
Répondre aux attentes du public
Si les salles de cinéma tunisiennes ont été longtemps vides, c’est en raison de films projetés qui n’étaient pas destinés à un large public. D’une qualité inégale, ces œuvres étaient principalement conçues pour les festivals, rendant difficile l’identification du citoyen ordinaire. Une grande partie se composait de films d’auteurs touchant à des thématiques exigeant un niveau intellectuel élevé.
D’autres films étaient particulièrement audacieux, parfois gênants à regarder. Cela a donné à notre cinéma une image peu attrayante auprès du public. Par la suite, certaines productions ont eu du mal à se défaire de cette réputation, souvent injuste. Ce n’est que récemment, avec l’émergence de productions dites commerciales, que les spectateurs ont commencé à renouer avec les salles obscures.
Des œuvres qui ont été dénigrées, même moquées par des critiques, réjouissent désormais jeunes et moins jeunes. La saga « Sahbek Rajel » dans ses deux volets fait partie de ces films qui suscitent des réactions variées. Les créateurs de ces longs-métrages et du feuilleton diffusé l’année dernière ont compris que les Tunisiens ont besoin de légèreté pour faire face au stress quotidien. On ne souhaite pas toujours réfléchir à des sujets complexes.
Pour un film dont la sortie coïncide avec les vacances scolaires, les spectateurs cherchent avant tout un simple divertissement familial, sans prise de tête. Cependant, simple ne signifie pas bâclé. Après avoir visionné des films et des séries étrangères, les attentes sont devenues plus élevées. « Sahbek Rajel » a intégré ce point, proposant des intrigues bien ficelées et des scènes d’action de qualité, plus réalistes que jamais.
Cette saga a précédé trois autres longs-métrages avec une équipe quasiment identique. Depuis « Rebelote », « Sabbak el khir » et « Super Tounsi », les créateurs du film ont compris qu’écouter le public est essentiel pour s’adapter à ses préférences et atteindre le succès escompté. Actuellement, plus de trois semaines après sa sortie en salles, « Sahbek Rajel 2 » continue d’attirer des spectateurs de tous âges, formant de longues files devant les cinémas.
Les photos de groupes de spectateurs souriants, le pop-corn à la main, se multiplient sur les réseaux sociaux et participent à la promotion du film, non pas en tant qu’œuvre culturelle, mais comme expérience à vivre et à partager. Un deuxième feuilleton inspiré des films est en cours de tournage pour le mois de Ramadan.
Bien que les réactions concernant la valeur artistique des deux volets de « Sahbek Rajel » soient variées, il est réjouissant de voir à nouveau les cinémas actifs, certains étant menacés de fermeture. Une chose est certaine : une industrie cinématographique se construit peu à peu, et la perfection s’atteindra avec le temps et l’accumulation des expériences.

