« Nawar Achiaa » de Khadija Lemkecher : boxe et mer, destins entrelacés
Khadija Lemkecher signe avec « Nawar Achiaa » un film qui refuse toute dramaturgie rassurante en filmant la réalité sociale d’un jeune boxeur de Hay Hlel. Le film a été vu en avant-première au Colisée en ce début d’année et a retenu l’attention d’une salle pleine durant près d’une heure quarante.

Avec « Nawar Achiaa », Khadija Lemkecher réalise un premier film qui rejette toute forme de dramaturgie rassurante. En suivant un jeune boxeur de Hay Hlel en voie de disparition, elle transforme la réalité sociale en matière cinématographique brute.
La Presse — « Belles de Nuit » n’est pas seulement le premier long métrage de Khadija Lemkecher. C’est un acte. Un acte cinématographique rare, risqué, presque à contre-courant, qui choisit de confronter la réalité tout en la fissurant par des éléments oniriques, afin d’en révéler la violence sous-jacente. Produit par Mosleh Kraiem, le film se positionne immédiatement comme une nouvelle proposition cinématographique tunisienne qui refuse les sentiers battus.
Présenté en avant-première au Colisée en ce début d’année, le film a captivé l’attention d’un public nombreux durant près d’une heure quarante. Non grâce à des effets ou à du spectacle, mais par une densité presque tangible, dans un climat — un « mood » — sombre et habituellement habité, où chaque image semble porter le poids d’un destin.
Ancré dans le quartier de Hay Hlel, dans le Grand-Tunis souvent réduit à des stéréotypes sociologiques, « Nawar Achiaa » offre un regard d’une rigueur rare. La caméra de Khadija Lemkecher ne surplombe jamais ses personnages : elle les accompagne, les frôle, les observe dans leur fatigue, leurs silences, leurs élans avortés. La dureté de la réalité — chômage, enfermement social, obsession du départ clandestin — n’est jamais accentuée. Elle refait surface, s’infiltre et s’impose sans discours.
Au cœur de l’histoire, un jeune boxeur, Yahya, campé avec une intériorité bouleversante par Elyes Kadri. La boxe, dans ce contexte, n’est pas un simple sport. Elle incarne une fatalité, un langage corporel qui exprime tant l’enfermement que la résistance. Ancien espoir d’une carrière de champion, Yahya s’éloigne du ring pour se perdre dans les méandres des traversées clandestines de la Méditerranée. Non par héroïsme, mais par épuisement. Par manque d’horizon.
Face à lui, Younes Megri incarne un entraîneur rugueux et digne, symbole de transmission obstinée dans un monde en délitement. Leur relation, faite de regards, de gestes retenus et de tensions physiques, constitue la colonne vertébrale émotionnelle du film. Rien n’est expliqué. Tout se joue dans le non-dit, dans les nuances.
Le choix formel de Khadija Lemkecher était audacieux : allier une réalité sociale frontale à une dimension onirique, presque spectrale. Pari gagné. L’onirisme ne fuit jamais la réalité ; il en est le prolongement mental, la chambre obscure. Éllipses, travail sonore, durée des plans, usage du hors-champ : la mise en scène fait confiance au spectateur, et cette confiance est précieuse.
« Belles de nuit » se distingue par sa cohérence et sa sincérité. C’est un film qui ne cherche ni à séduire ni à expliquer, mais à faire ressentir. Un cinéma de corps, de fatigue et de destin, qui laisse une empreinte durable. Une œuvre exigeante, profondément incarnée, qui rappelle que le cinéma d’auteur tunisien peut encore surprendre, déranger et émouvoir.
Un film à voir absolument en salle. Parce qu’il mérite l’obscurité, le silence et l’attention qu’il requiert.

