France

Le mythe du Père Noël et de la petite souris : question de milieu social ?

L’ouvrage « Premières classes. Comment la reproduction sociale joue avant six ans » publié sous la direction des chercheuses Frédérique Giraud et Gaële Henri-Panabière met en lumière les mécanismes précoces de transmission sociale. Dans les familles de classes populaires, la préservation des croyances enfantines, telles que le Père Noël et la petite souris, est plus marquée que dans les familles de classes moyennes et supérieures, où certains parents favorisent un questionnement critique.


Publié sous la direction des chercheuses Frédérique Giraud et Gaële Henri-Panabière, l’ouvrage *Premières classes. Comment la reproduction sociale joue avant six ans* met en lumière les mécanismes précoces qui animent leur transmission d’une génération à l’autre, à partir d’une enquête menée à la fois en famille et en classe.

Dans le premier chapitre, les sociologues Géraldine Bois et Charlotte Moquet s’intéressent aux conceptions de l’enfance qui guident les parents. Elles analysent comment ces conceptions influencent leurs pratiques éducatives. Dans l’extrait ci-dessous, elles montrent comment les attitudes face aux croyances enfantines, telles que le Père Noël et la petite souris, varient selon les milieux sociaux.

L’enfance est souvent perçue comme un âge d’innocence, où les enfants doivent pouvoir rêver et s’émerveiller, à l’écart des préoccupations des adultes. Tous les parents rencontrés partagent cette vision, bien que de manière différente. Ils essaient de tenir leurs enfants à l’écart de certaines discussions (soucis professionnels, conflits familiaux, etc.) et désignent parfois leur incapacité à y parvenir : « On essaye de pas le faire, mais bon quelquefois ça arrive […]. On oublie qu’il y a les petites oreilles des enfants à côté. » (Mme Moreau, pharmacienne, classe supérieure).

Les parents tentent particulièrement de les protéger des événements violents de l’actualité (attentats, guerres, etc.), en contrôlant leur accès à ces informations et en évitant d’en parler devant eux. « Je me dis qu’elle a bien le temps de voir l’horreur de la société dans laquelle on vit », déclarent des parents interrogés.

Cependant, cette tendance à préserver le monde de l’enfance varie selon les catégories sociales : certains parents, souvent issus des classes populaires, s’efforcent de maintenir leur enfant dans cet univers, tandis que d’autres, issus des classes moyennes et supérieures, les incitent plutôt à le remettre en question.

Les attitudes parentales vis-à-vis des croyances enfantines, telles que le Père Noël et la petite souris, en sont révélatrices. Certains parents entretiennent ces croyances pour préserver une « magie » et une « innocence » qu’ils jugent propres à l’enfance. Mme Chanteau (assistante sociale, classes moyennes) affirme : « J’essaye de trouver des réponses qui [me] semblent les moins farfelues » pour apaiser les doutes de sa fille Annabelle. Dans ces familles, la prise de conscience des réalités cachées par ces croyances est repoussée. Le père de Bastien Perret (ouvrier) déclare : « De toute façon, après, il le saura par l’école, parce que plus il va grandir [moins il y croira]. »

Les récits sur les pratiques familiales révèlent des stratégies pour retarder la fin de ces croyances. Ainsi, les parents de Bastien ont demandé à ses cousins plus âgés de ne pas lui révéler la vérité sur l’existence du Père Noël. D’autres parents mettent en place des mises en scène avec enthousiasme : faire disparaître des gâteaux destinés au Père Noël, créer des diversions pour mettre les cadeaux sous le sapin, ou faire croire que le Père Noël est présent à l’aide du bruit de son traîneau.

Ces attitudes de préservation des croyances enfantines se retrouvent dans différentes familles, mais sont particulièrement répandues dans les classes populaires. La majorité des familles de ce milieu social suivent cette voie. Les familles des classes moyennes et supérieures impliquées possèdent souvent des origines populaires, ce qui montre que les représentations et pratiques parentales, influencées par leur propre éducation familiale, impactent les enfants.

D’autre part, certains parents ne tiennent pas particulièrement à ce que leur enfant croie encore au Père Noël ou à la petite souris. Cette distance par rapport aux croyances enfantines est principalement observée dans les classes moyennes et supérieures. Ces parents, parfois mal à l’aise avec « les mensonges » que cela implique, choisissent de laisser leur enfant croire si tel est son désir, sans l’encourager. Ils restent ouverts aux doutes exprimés par leur enfant et considèrent positivement qu’il ne soit pas totalement crédule. Ces croyances sont ainsi perçues comme une occasion de développer le raisonnement logique.

Comme le souligne Mme Tardieu (responsable de communication dans une grande entreprise) : « On est sur des sujets où justement on veut que [nos enfants] réfléchissent un petit peu. » Les parents, au lieu de donner des réponses définitives, incitent leurs enfants à formuler leurs propres pensées : « Je lui dis : “Mais qu’est-ce que tu as envie de croire ? Est-ce que tu as envie de croire que le [Père Noël] existe ?” Dans ces cas-là, elle réfléchit. […] On reste un peu évasifs. » (mère de Lisa Chapuis, au foyer, en couple avec un architecte, classes moyennes).

Les enfants issus des classes moyennes et supérieures sont ainsi encouragés à questionner et réfléchir de manière autonome, des valeurs très appréciées à l’école, ce qui peut leur apporter des bénéfices scolaires. Cela se reflète aussi dans la façon dont les parents abordent les croyances enfantines, cherchant à nourrir l’esprit critique sur divers sujets.

De plus, les plaisanteries sur le Père Noël, comme celles partagées par les mères de Rebecca Santoli, habituent les enfants à un regard critique envers les stratégies commerciales et les inégalités de genre. « Moi je lui ai dit que le Père Noël il a le beau rôle et que c’était la Mère Noël qui faisait tout le taf [rires]. »

Les mères de Rebecca, issues de classes moyennes et supérieures, engagent des discussions politiques devant leur enfant et l’emmènent à des réunions militantes. Elles expriment aussi une attitude ambivalente : tout en souhaitant épargner leur fille des inquiétudes, elles veulent aussi répondre à ses questions. Elles hésitent sur l’opportunité de lui faire prendre conscience des difficultés financières auxquelles elles sont confrontées.

À l’opposé, certains parents issus des classes populaires, comme Mme Kumari, qui élève seule son fils Ashan après avoir été infirmière au Sri Lanka, exposent leurs enfants à certaines réalités faute de choix. Si Ashan accompagne sa mère aux réunions de soutien des familles sans logement, ce n’est pas par choix, mais par nécessité.

Ashan, plus en retrait durant ces réunions, n’en retire donc probablement pas les mêmes bénéfices scolaires qu’une enfant comme Rebecca, qui est encouragée à participer et à s’exprimer. Tous deux, cependant, comme Libertad Anaradu, Balkis Bouzid ou Flavia Kombate, sont confrontés aux réalités de leur milieu familial, sans possibilité d’éviter certaines expériences difficiles (manque d’argent, expulsions, absence de logement stable). Flavia est directement informée par sa mère que le Père Noël n’existe pas, et qu’elle ne recevra pas de cadeaux à Noël étant donné qu’elle en a déjà eu plus tôt dans l’année.