Belgique

Syrie : prisonniers de Bachar al-Assad, des « ombres perdues »

Le 8 décembre 2024, le régime est tombé et les portes de la prison de Saydnaya, décrit en 2017 par Amnesty International comme un « abattoir humain », se sont ouvertes. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), plus d’un million de personnes ont été incarcérées entre 2011 et 2024.

« Je pensais que ça allait prendre beaucoup de temps de gagner la confiance des anciens prisonniers. Mais la parole syrienne était irruptive, il y avait un besoin de parler« , raconte le journaliste qui était présent le 8 décembre 2024, jour où le régime est tombé et où les portes de la prison de Saydnaya, le plus grand complexe répressif syrien, se sont ouvertes. Amnesty International a décrit ce lieu en 2017 comme un « abattoir humain« . « J’avais depuis longtemps connaissance des récits et de la littérature sur Saydnaya, mais je n’étais pas préparé à voir cela. Les livres ne parlaient pas des détails, de l’odeur, de ce qu’on a vu ce jour-là« .

Rassemblement devant la prison de Saydnaya à Damas le 9 décembre 2024. © OMAR HAJ KADOUR / AFP

Un quotidien de déshumanisation

Arthur Sarradin a constaté l’ampleur des abus commis dans les murs de Saydnaya. D’après l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), plus d’un million de personnes ont été incarcérées entre 2011 et 2024. Pour le journaliste, cela représente un véritable « système concentrationnaire« : « Ce mot évoque une notion de masse. On le voit dans la réalité matérielle des prisons : des cellules de 20 à 30m², où se trouvent entassées 200 à 300 personnes, souvent nues, alignées face à face, en rangée« . Une vie quotidienne marquée par une déshumanisation extrême, faite de torture, de faim et de maltraitances. « Les prisonniers de Saydnaya, arrivés dans des camions à viande, étaient battus, on les déshumanisait. Leur nom était remplacé par un numéro. Ils n’avaient pas le droit de parler, à personne« .

L’intérieur de la prison de Saydnaya lors des recherches par les secours, le 9 décembre 2024. © Abdulaziz KETAZ / AFP

Lorsque la prison a ouvert ses portes, une femme est sortie en hurlant de toutes ses forces. « Toute la littérature concentrationnaire évoque ces personnes qui, à force de torture, en ont perdu jusqu’à l’usage de la voix, la capacité de reconnaître leur prénom. Primo Levi les désigne comme ‘musulmans’ dans les camps de concentration nazis, et ce sont les silenciados en Argentine. En Syrie, on les appelait les déconnectés« .

Le système concentrationnaire syrien s’étend au-delà de Saydnaya. Le journaliste a relevé l’existence d’un « archipel carcéral » à dimensions industrielles : « cet univers se décline dans toutes les branches du renseignement, dans toutes les villes et les régions. Des prisons sont construites dans des hôpitaux, sous des banques et des municipalités« .

Reconstruire son humanité après la prison

Comment vivre après « l’annihilation de l’humanité« , quand on est réduit à « des ombres de [soi-même], perdues dans les ténèbres de la prison« , interroge Arthur Sarradin. Cela implique d’abord de vivre avec les séquelles de la mémoire et du traumatisme. « Après un demi-siècle de tyrannie fondée sur la délation, l’espionnage, les Syriens arborent un ‘demi-regard’. Ce regard, pas tout à fait assumé, est méfiant. Il laisse supposer que l’on peut soupçonner un voisin ou un membre de la famille d’être un espion, et que cela pourrait mener à être arrêté et finir dans les geôles du régime pour avoir osé parler« .

Pour les femmes qui sont sorties, cela peut signifier faire face au rejet de leurs propres familles, car elles ont été victimes de viols en prison, « un sujet encore très tabou en Syrie. La déshumanisation s’est traduite par la possession de leurs corps, aboutissant souvent à des viols. Pour elles, le processus de reconstruction sociale est d’autant plus difficile« .

Les disparus, un prolongement du trauma des familles

Damas, Syrie, 23 février 2025. Des artistes, familles de disparus et étudiants de l’Université des Beaux-Arts de Damas peignent les portraits des détenus du régime de la prison de Baath dont le sort reste inconnu. © Bakr Al Kasem/Anadolu via Getty Images

Ce 8 décembre 2024, devant la prison de Saydnaya, « des milliers de personnes entraient pour tenter de retrouver le visage de leurs proches, disparus parfois depuis plus de 10 ans« , témoigne Arthur Sarradin. « Il est difficile d’évaluer le nombre exact de disparus en Syrie. Les estimations varient entre 100.000 et 500.000, en tenant compte de la dictature de Hafez al-Assad« .

Dans toutes les sociétés ayant connu la dictature, la question des disparus rend difficile la cicatrisation des blessures. « Ces familles cherchent la vérité et la justice. Faute de réponses, tous les scénarios sont envisagés. Parmi ces disparus, il y a un héritage empoisonné de la dictature, qui prolonge le trauma et empoisonne la vie des familles après la libération« .

L’auteur de ce compte rendu espère qu’en publiant son livre (Seuil), l’exemple syrien permettra à la communauté internationale d’éviter les mêmes erreurs à l’avenir : « La communauté internationale a montré son impuissance face à ces crimes contre l’humanité. Cela nous pousse à réfléchir à ce que le droit international peut faire face aux drames contemporains« . C’est aussi un appel à la puissance de l’écriture : « Comprendre comment les mots peuvent nous sauver et nous permettre de faire face au fascisme, à la dictature. Je crois que cette quête renferme des leçons universelles, qui dépassent le cas syrien« .

► Écoutez l’intégralité de cet entretien dans le podcast du Monde en direct ci-dessus.